{"id":44,"date":"2025-01-29T08:41:19","date_gmt":"2025-01-29T08:41:19","guid":{"rendered":"https:\/\/bernardcabane.net\/?page_id=44"},"modified":"2025-09-08T14:20:29","modified_gmt":"2025-09-08T14:20:29","slug":"chapitre-5-bernard-des-labos-une-insatiable-curiosite","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/bernardcabane.net\/?page_id=44","title":{"rendered":"07. Bernard des labos, une insatiable curiosit\u00e9"},"content":{"rendered":"\n<h1 class=\"wp-block-heading\"><a>G\u00e9n\u00e9ralit\u00e9s et m\u00e9thodes.<\/a><\/h1>\n\n\n\n<p>Ce chapitre est issu de discussions auxquelles j\u2019ai particip\u00e9 lors de recherches dans des laboratoires de physique-chimie et lors d\u2019exp\u00e9riences sur des grands instruments, par exemple des acc\u00e9l\u00e9rateurs de particules. Tous les r\u00e9sultats de ces recherches ont \u00e9t\u00e9 transmis \u00e0 leurs destinataires et publi\u00e9s apr\u00e8s avis critique de rapporteurs. La science a donc \u00e9t\u00e9 transmise et le but n\u2019est pas de refaire la science, mais plut\u00f4t de t\u00e9moigner de tout ce qu\u2019on ne publie pas, toutes ces choses qui forment le non-dit de la recherche.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><a>Les limitations li\u00e9es \u00e0 la technique, aux m\u00e9thodes et aux protocoles.<\/a><\/h2>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; <a>La puret\u00e9 et la propret\u00e9 des \u00e9chantillons et l\u2019appareillage.<\/a><\/h3>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Dans les r\u00e9actions de polym\u00e9risation, si l\u2019on n\u2019a pas parfaitement nettoy\u00e9 m\u2019appareillage, cela ne fonctionne pas. Dans certains laboratoires elles fonctionnent tr\u00e8s bien, dans d\u2019autres, cela ne marche jamais. Cela d\u00e9pend si on s\u2019est int\u00e9ress\u00e9 aux questions de protocole et qu\u2019on a suffisamment purifi\u00e9 les prot\u00e9ines. Ce type de d\u00e9tail n\u2019est jamais publi\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Je me rappelle de M. Irsid Kozakevich, \u00e0 Nancy \u00e0 l\u2019Institut de Recherche de la Sid\u00e9rurgie. Je fais des mesures de susceptibilit\u00e9 magn\u00e9tique sur des poudres de semi-m\u00e9taux, pendant toute une semaine. Je leur trouve des effets divers et vari\u00e9s. A la fin de la semaine, je prends cong\u00e9 du directeur, qui me demande de lui r\u00e9sumer mes d\u00e9couvertes. Apr\u00e8s m\u2019avoir \u00e9cout\u00e9, il me demande&nbsp;: \u00ab&nbsp;Jeune homme, quelle est la puret\u00e9 de vos \u00e9chantillons&nbsp;?&nbsp;\u00bb. Je lui r\u00e9ponds \u00ab&nbsp;Elle est tr\u00e8s bonne, de l\u2019ordre de quelques pourcents. \u00ab&nbsp;Il rentre alors dans une grande col\u00e8re. \u00ab&nbsp;Vous vous comportez comme les physiciens du si\u00e8cle dernier, qui faisaient des mesures d\u2019une tr\u00e8s grande pr\u00e9cision sur des \u00e9chantillons impurs.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Il me fait comprendre que les progr\u00e8s faits r\u00e9cemment en m\u00e9tallurgie sont dus \u00e0 l\u2019utilisation d\u2019\u00e9chantillons de tr\u00e8s grande puret\u00e9 (4 N ou 5 N).<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><a>Non-dits d\u2019un point de vue humain<\/a><\/h3>\n\n\n\n<p>Quelle place prennent les interactions humaines et les relations dans les r\u00e9sultats la recherche qui pourrait para\u00eetre purement objective ?<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Quelle est la place des \u00e9motions dans la recherche, qui se voudrait absolument objective&nbsp;?&nbsp; Les r\u00e9actions d\u2019un exp\u00e9rimentateur qui d\u00e9couvre un instrument nouveau, le contenu des discussions qui ont \u00e9veill\u00e9 notre curiosit\u00e9 pendant le caf\u00e9 du matin, l\u2019interpr\u00e9tation des r\u00e9sultats d\u2019autres \u00e9quipes, nos h\u00e9sitations devant une m\u00e9thode nouvelle et tout ce qui forme un vaste ensemble de facteurs entrecrois\u00e9s qui stimulent notre curiosit\u00e9 et sont la source d\u2019un plaisir renouvelable participent aussi de la recherche.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Quelle confiance accorder dans une exp\u00e9rience r\u00e9alis\u00e9e \u00e0 distance, par \u00e9changes de courriers entre chercheurs ? Est-elle aussi riche que l\u2019exp\u00e9rience r\u00e9alis\u00e9e en pr\u00e9sentiel, dans laquelle on \u00e9change de vive voix ?<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Dans tous les laboratoires, les chercheurs sont en comp\u00e9tition entre eux. Il y a ceux qui viennent pour aider et d\u2019autres qui vont nuire \u00e0 la recherche en changeant un param\u00e8tre sans en avertir.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><a>Ma carri\u00e8re.<\/a><\/h2>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><a>1964 &#8211; 1966&nbsp;: \u00e9l\u00e8ve \u00e0 l\u2019\u00e9cole Polytechnique.<\/a><\/h3>\n\n\n\n<p>A l\u2019\u00e2ge de 22 ans, je suis dans ma derni\u00e8re ann\u00e9e en \u00e9cole d\u2019ing\u00e9nieurs \u00e0 l\u2019X et je veux faire de la recherche. Apr\u00e8s la physique dans les ann\u00e9es 1900-1950 et la biologie mol\u00e9culaire dans les ann\u00e9es 1950-2000, je pense que le prochain domaine d\u2019avenir sera la biophysique. Je crois na\u00efvement \u00eatre le seul dans le monde des physiciens \u00e0 avoir eu cette id\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019interroge mon oncle Jacques Friedel, \u00e0 l\u2019\u00e9poque directeur du laboratoire de physique des solides \u00e0 Orsay. Il mod\u00e8re mon enthousiasme pour la biophysique en m\u2019expliquant qu\u2019il est encore trop t\u00f4t pour se lancer dans ce domaine.<\/p>\n\n\n\n<p>Il m\u2019oriente vers Claude Froidevaux, le patron du groupe de recherche qui fait de la <em>R\u00e9sonance Magn\u00e9tique Nucl\u00e9aire<\/em> (RMN) \u00e0 Orsay car il pense que c\u2019est une bonne technique pour jeunes exp\u00e9rimentateurs. Le patron de ce groupe me dit que des chercheurs dans son laboratoire essaient de d\u00e9tecter le signal RMN du tellure liquide.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><a>Oct 1967 &#8211; aout 68&nbsp;: Dipl\u00f4me d\u2019Etudes Approfondies (DEA)<\/a><\/h3>\n\n\n\n<p>En octobre 1967, Claude Froidevaux me propose de prendre la suite d\u2019un projet visant \u00e0 faire la premi\u00e8re observation de la RMN du tellure liquide. L\u2019\u00e9l\u00e9ment tellure est un \u00e9l\u00e9ment chimique dans la sixi\u00e8me colonne de la classification p\u00e9riodique des \u00e9l\u00e9ments, comme le soufre et le s\u00e9l\u00e9nium. On veut savoir si, comme le soufre, le tellure liquide fait des structures contenant des cha\u00eenes d\u2019atomes, ou bien si, comme le silicium, il devient un m\u00e9tal \u00e0 l\u2019\u00e9tat fondu.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi je commence par faire de la physique dans des liquides bizarres&nbsp;: des semi-conducteurs liquides et des cristaux liquides n\u00e9matiques puis des semi-m\u00e9taux \u00e0 bas point de fusion et des substances form\u00e9es de mol\u00e9cules tr\u00e8s anisotropes.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Je pr\u00e9sente ces travaux \u00e0 Ionel Solomon qui est mon \u00ab&nbsp;parrain&nbsp;\u00bb au CNRS. Sa r\u00e9action est franche et sans d\u00e9tour&nbsp;: \u00ab&nbsp;Tous ces petits trucs, \u00e7a ne nous int\u00e9resse absolument pas.&nbsp;\u00bb Il craint une fuite en avant dans laquelle je multiplierais les petits projets en esp\u00e9rant que l\u2019un ou l\u2019autre de ces projets d\u00e9bouche sur une d\u00e9couverte. Il me fait comprendre que ce que l\u2019on attend d\u2019un chercheur au CNRS, c\u2019est le choix d\u2019une question -une seule, mais tr\u00e8s bien choisie-, puis la concentration des moyens disponibles pour la r\u00e9solution de cette question. Aujourd\u2019hui je sais qu\u2019il avait raison.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Vers les ann\u00e9es 1970 \u2013 1980, les physiciens explorent plus syst\u00e9matiquement la physique de liquides complexes. Ils \u00e9tudient la physique des cristaux liquides, celle des solutions de macromol\u00e9cules et celle des phases contenant de l\u2019eau et des tensioactifs ou des lipides. C\u2019est pourquoi mon coll\u00e8gue et ami Jean Charvolin reprend les \u00e9tudes de Luzzati et Skoulios sur les m\u00e9sophases que forment les m\u00e9langes de savon et d\u2019eau. Il fait les premi\u00e8res mesures de l\u2019organisation des chaines des mol\u00e9cules de savon dans des bicouches.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><a>1968 &#8211; 1971&nbsp;: Th\u00e8se en physique, Universit\u00e9 Paris-Sud (Orsay)<\/a><\/h3>\n\n\n\n<p>En premi\u00e8re ann\u00e9e, j\u2019apprends \u00e0 faire des fours et \u00e0 bricoler des spectrom\u00e8tres de R\u00e9sonnance Magn\u00e9tique Nucl\u00e9aire (RMN).<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Au d\u00e9but de ma deuxi\u00e8me ann\u00e9e de th\u00e8se, un vieux physicien isra\u00e9lien, Meier Weger, rend des visites au groupe de supraconductivit\u00e9. Un jour qu\u2019il tra\u00eene un gros sac plein d\u2019\u00e9chantillons, il m\u2019en propose un qui lui semble int\u00e9ressant et il me le donne car pour l\u2019exploiter, il faut un four or j\u2019en ai un \u00e0 disposition, que j\u2019ai construit.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; En 1970 (la 3e ann\u00e9e de th\u00e8se), je travaille avec Gilbert Clark \u00e0 Orsay. Ce professeur am\u00e9ricain, venu en France pour son ann\u00e9e sabbatique, fait lui aussi des fours et s\u2019int\u00e9resse \u00e0 mes r\u00e9sultats.<\/p>\n\n\n\n<p>Je communique mes r\u00e9sultats \u00e0 Pierre-Gilles de Gennes, qui \u00e0 cette \u00e9poque-l\u00e0 est professeur \u00e0 la facult\u00e9 des sciences d&#8217;Orsay (Universit\u00e9 de Paris-Sud). Il fait un calcul et il d\u00e9montre que les r\u00e9sultats des \u00e9quipes am\u00e9ricaines sont faux. Les Am\u00e9ricains ont pr\u00e9tendu trouver un exposant non classique. Mais ils n\u2019ont pas pris correctement en compte la variation de viscosit\u00e9. Alors que mes r\u00e9sultats sont en accord avec la th\u00e9orie classique de Landau.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Gilbert Clark et moi \u00e9changeons sur comment pr\u00e9senter des r\u00e9sultats de RMN sur les cristaux liquides. Il m\u2019apprend comment \u00e9crire un article scientifique, ce qu\u2019il ma\u00eetrise tr\u00e8s bien. Ensemble, nous r\u00e9digeons et publions notre article qui est accept\u00e9. Cela montre qu\u2019on est au niveau des Am\u00e9ricains du MIT.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La 4 ann\u00e9e (1971) j\u2019encadre un jeune chercheur (Bertrand Deloche) et je publie ma th\u00e8se, \u00e9crite en deux mois.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><a>1971 &#8211; 1973&nbsp;:&nbsp; trois ann\u00e9es de transition.<\/a><\/h3>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Trois ann\u00e9es sans publier<\/h4>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s les publications issues de ma th\u00e8se, je me lance dans des \u00e9tudes de liquides organis\u00e9s pr\u00e8s d\u2019une transition liquide-solide.<\/p>\n\n\n\n<p>Celles-ci n\u2019aboutissent pas aux d\u00e9couvertes monumentales que j\u2019esp\u00e9rais.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne fais aucune publication pendant trois ans. Un chercheur qui ne publie pas pendant tout ce temps, a un probl\u00e8me. Mon probl\u00e8me est que je n\u2019ai pas encore trouv\u00e9 la bonne piste de recherche.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Lecture, vagabondage.<\/h4>\n\n\n\n<p>Mais je lis beaucoup de journaux am\u00e9ricains, anglais et allemands dans le domaine de la physico-chimie et des syst\u00e8mes aqueux. Je participe \u00e0 un \u00ab&nbsp;journal club&nbsp;\u00bb organis\u00e9 par P.G. de Gennes, qui occasionne des discussions int\u00e9ressantes. Je mets \u00e0 profit ces trois ann\u00e9es pour vagabonder dans la physico-chimie.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Rencontre avec une femme merveilleuse<\/h4>\n\n\n\n<p>C\u2019est aussi \u00e0 cette p\u00e9riode que je pars aux \u00c9tats-Unis comme post-doc invit\u00e9 par Gilbert Clark.<\/p>\n\n\n\n<p>Je rencontre C\u00e9lie en Californie en f\u00e9vrier 1972. Nous rentrons ensemble en France fin ao\u00fbt 1972 et nous faisons le tour de France de mes amis.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><a>1973 &#8211; 1985&nbsp;: CNRS , Charg\u00e9 de recherche<\/a><\/h2>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; En 1975, deux ans apr\u00e8s mon retour de Californie, je remarque un article \u00e9crit dans un journal anglais par des chercheurs industriels allemands, qui met en \u00e9vidence des singularit\u00e9s dans les interactions entre macromol\u00e9cules et tensioactifs en solution.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ces auteurs ont pr\u00e9par\u00e9 des solutions aqueuses contenant des macromol\u00e9cules et des tensioactifs et ils ont mesur\u00e9 leurs tensions superficielles. Pour une solution de tensioactifs, la tension superficielle, c\u2019est aussi le potentiel chimique des mol\u00e9cules en solution, et cela peut nous dire comment les tensioactifs interagissent avec les macromol\u00e9cules dissoutes. Les auteurs rapportent que les macromol\u00e9cules bloquent le potentiel chimique de la solution de tensioactif pour une certaine plage de concentration. Apr\u00e8s huit ans de recherches sur une vari\u00e9t\u00e9 de liquides j\u2019ai appris \u00e0 reconna\u00eetre les bonnes pistes, et c\u2019en est une.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Premi\u00e8re \u00e9tape, reproduire les exp\u00e9riences des industriels allemands. J\u2019apprends qu\u2019il y a, au Coll\u00e8ge de France, un tensiom\u00e8tre que je peux utiliser. Je trouve que, si j\u2019utilise des tensioactifs et des polym\u00e8res de puret\u00e9 suffisante, je reproduis parfaitement ces observations.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Deuxi\u00e8me \u00e9tape, passer \u00e0 l\u2019\u00e9chelle microscopique. Par mes lectures, j\u2019ai appris que la RMN du <sup>13<\/sup>C renseigne sur les configurations des mol\u00e9cules en solution. Une mol\u00e9cule d\u2019un tensioactif usuel comporte une t\u00eate ionique ou polaire attach\u00e9e \u00e0 une cha\u00eene hydrocarbon\u00e9e. Pour une solution de tensioactif chaque <sup>13<\/sup>C de la cha\u00eene hydrocarbon\u00e9e donne un pic dont la position renseigne sur la conformation et sur l\u2019environnement de la mol\u00e9cule. Il n\u2019y a pas de spectrom\u00e8tre <sup>13<\/sup>C dans le labo de physique des solides \u00e0 Orsay, mais il y en a un \u00e0 l\u2019\u00e9cole Polytechnique et il est souvent disponible.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Je mesure d\u2019abord le signal d\u2019une solution de tensioactif seul. Pour des concentrations de tensioactif dans l\u2019eau sup\u00e9rieures \u00e0 la concentration micellaire critique, ces mol\u00e9cules se rassemblent en petits agr\u00e9gats qu\u2019on appelle des micelles. Dans l\u2019eau, une micelle contient 50 \u00e0 100 mol\u00e9cules de tensioactifs, dont les cha\u00eenes hydrocarbon\u00e9es se rassemblent pour minimiser leurs contacts avec l\u2019eau. Dans le spectre RMN des micelles, la position de chaque pic est caract\u00e9ristique de l\u2019environnement de chaque <sup>13<\/sup>C des mol\u00e9cules de tensioactif en micelles. Cette position change quand les mol\u00e9cules de tensioactif s\u2019entassent dans une micelle.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Je mesure ensuite le signal de solutions micellaires de tensioactif avec et sans macromol\u00e9cules. Sur ce spectre, les pics des <sup>13<\/sup>C des cha\u00eenes hydrocarbon\u00e9es ne sont ni d\u00e9plac\u00e9s ni \u00e9largis par la pr\u00e9sence des macromol\u00e9cules. Seul le pic du <sup>13<\/sup>C adjacent au groupe polaire du tensioactif subit un fort d\u00e9placement, indiquant que la conformation de la \u00ab&nbsp;t\u00eate&nbsp;\u00bb de la mol\u00e9cule a chang\u00e9. Les micelles sont toujours l\u00e0, les cha\u00eenes hydrocarbon\u00e9es minimisent toujours leur contact avec l\u2019eau, mais \u00e0 la surface de la micelle il s\u2019est pass\u00e9 quelque chose.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; J\u2019imagine qu\u2019une macromol\u00e9cule s\u2019est adsorb\u00e9e et que les monom\u00e8res adsorb\u00e9s recouvrent la surface de la micelle. On peut proposer l\u2019image suivante&nbsp;: c\u2019est un collier de perles (les micelles) dans lequel le fil (la macromol\u00e9cule) s\u2019enroule autour des perles au lieu de passer \u00e0 travers.<\/p>\n\n\n\n<p>Afin de confirmer et de pr\u00e9ciser cette structure hypoth\u00e9tique, j\u2019ai besoin d\u2019une vraie m\u00e9thode structurale.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; J\u2019apprends la diffusion de neutrons aux petits angles aupr\u00e8s de J.P. Cotton. Puis R. Duplessix et moi-m\u00eame, confirmons la structure en \u00ab&nbsp;collier de perles&nbsp;\u00bb&nbsp;avec fil enroul\u00e9&nbsp;sur les perles, les colliers voisins \u00e9tant corr\u00e9l\u00e9s mais non connect\u00e9s. Quelques nombres pr\u00e9cisent cette structure&nbsp;:&nbsp; dans l\u2019eau, une macromol\u00e9cule de masse molaire 15000 g\/mole sature la surface d\u2019une micelle de masse 30000 g\/mole. Si les macromol\u00e9cules sont plus courtes, une micelle peut en adsorber plusieurs. Si les macromol\u00e9cules sont beaucoup plus grandes, une macromol\u00e9cule peut saturer une premi\u00e8re micelle, et faire un pont qui l\u2019am\u00e8ne sur une autre micelle et ainsi de suite&nbsp;: avec des macromol\u00e9cules cent fois plus longues on peut connecter ainsi une centaine de micelles par collier.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les structures que Duplessix et moi avons trouv\u00e9es respectent la hi\u00e9rarchie des interactions. Les interactions hydrophobes entre cha\u00eenes hydrocarbon\u00e9es sont, de loin, les plus grandes forces du syst\u00e8me. Elles sont satisfaites&nbsp;: le tensioactif est toujours sous forme de micelles. Les interactions entre tensioactifs et macromol\u00e9cules sont beaucoup plus faibles. Elles sont optimis\u00e9es dans un deuxi\u00e8me temps par l\u2019adsorption des macromol\u00e9cules dans la couche polaire qui forme la surface des micelles. D\u2019autres recherches ont montr\u00e9 que si les macromol\u00e9cules sont greff\u00e9es chimiquement avec des cha\u00eenes hydrocarbon\u00e9es, la formation des micelles peut d\u00e9marrer sur ces greffons. On peut alors obtenir des gels ou d\u2019autres structures associatives.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><a><\/a><a><\/a><a>Autoassemblages fonctionnels<\/a><\/h3>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les assemblages de macromol\u00e9cules et de tensioactifs sont-ils utiles ? Ont-ils des propri\u00e9t\u00e9s qui seraient utilisables dans des applications des solutions de tensioactifs&nbsp;? C\u2019est fort possible, mais lesquelles&nbsp;? Pour le savoir il faudrait d\u2019abord passer en revue toutes les applications connues des solutions de tensioactifs, et voir pour chacune quels seraient les avantages de l\u2019introduction de macromol\u00e9cules. Par exemple, on pourrait faire diff\u00e9rents assemblages en solution de macromol\u00e9cules avec des tensioactifs et utiliser leur capacit\u00e9 \u00e0 reconna\u00eetre et pi\u00e9ger s\u00e9lectivement les cations monovalents K<sup>+<\/sup> et Na<sup>+<\/sup> ou divalents Mg<sup>2+<\/sup> et Ca<sup>2+<\/sup>. Les assemblages form\u00e9s par des macromol\u00e9cules et des tensioactifs de charge oppos\u00e9e ont aussi fait l\u2019objet de belles \u00e9tudes structurales \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Lund (Su\u00e8de). On pourrait aussi glaner dans les syst\u00e8mes biologiques des id\u00e9es d\u2019auto-assemblage dont la coh\u00e9sion serait assur\u00e9e par des interactions hydrophobes et des forces ioniques, et voir si ces assemblages pourraient assurer des fonctions qui int\u00e9resseraient un physico-chimiste. Mais l\u2019\u00e9tude syst\u00e9matique des fonctions des assemblages de mol\u00e9cules rel\u00e8ve plut\u00f4t d\u2019une d\u00e9marche collective men\u00e9e par des chercheurs industriels qui connaissent bien les applications des tensioactifs. J\u2019h\u00e9site \u00e0 sauter directement dans un laboratoire industriel dont les m\u00e9thodes et les coutumes sont tr\u00e8s diff\u00e9rentes de ce que j\u2019ai connu \u00e0 Orsay et \u00e0 UCLA.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><a>Mon premier job de consultant&nbsp;: sodium ou calcium&nbsp;?<\/a><\/h3>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Une entreprise de savonnerie bas\u00e9e \u00e0 Marseille a lanc\u00e9 un nouveau produit&nbsp;: c\u2019est une poudre ne contenant que du savon, rien que du savon. Il n\u2019y a pas de phosphates, accus\u00e9s d\u2019\u00eatre responsables de l\u2019eutrophisation de l\u2019eau contenant des r\u00e9sidus de lavage. C\u2019est donc un produit tr\u00e8s innovant, puisqu\u2019une poudre \u00e0 laver classique contient comme premier ingr\u00e9dient du phosphate de sodium. Les r\u00e9sultats des essais de lavage sont bons, mais une rumeur se r\u00e9pand dans la r\u00e9gion de Marseille selon laquelle les machines \u00e0 laver tombent en panne par rupture des \u00e9l\u00e9ments chauffants.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019entreprise adresse sa demande au CNRS, le probl\u00e8me est \u00e9videmment urgent pour eux. Leur demande m\u2019est transmise par Jean Charvolin. La direction de la savonnerie forme un groupe de travail constitu\u00e9 d\u2019ing\u00e9nieurs, dont je fais partie et qui se r\u00e9unit tous les quinze jours \u00e0 Marseille.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ma premi\u00e8re visite est pour le parc de machines \u00e0 laver. L\u2019entreprise en a acquis une vingtaine, qui tournent jour et nuit. Lorsqu\u2019un \u00e9l\u00e9ment chauffant se rompt, les analystes l\u2019examinent. Ils d\u00e9couvrent que tous les \u00e9l\u00e9ments sont couverts par une gangue de savon de calcium, qui cause une surchauffe aux endroits o\u00f9 elle est \u00e9paisse. A ce stade, le diagnostic fait appel \u00e0 un \u00e9change d\u2019ions dans le bain de lavage&nbsp;; les ions calcium pr\u00e9sents dans l\u2019eau dure, utilis\u00e9e pour le lavage, d\u00e9placent les ions sodium, provenant du savon, et forment des cristaux insolubles de carboxylate de calcium. Ces cristaux sont transport\u00e9s par les bulles et d\u00e9pos\u00e9s sur les \u00e9l\u00e9ments chauffants, provoquant leur surchauffe puis leur rupture.<\/p>\n\n\n\n<p>Les \u00e9v\u00e9nements de rupture des \u00e9l\u00e9ments chauffants sont not\u00e9s et consign\u00e9s dans un grand tableau. Toutes les machines lavant avec la nouvelle poudre subissent des ruptures, plus ou moins rapidement selon les machines&nbsp;: environ 50 cycles pour les machines fran\u00e7aises, cinq cent pour les machines allemandes.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Un ing\u00e9nieur astucieux essaye d\u2019observer le d\u00e9p\u00f4t sur une r\u00e9sistance plong\u00e9e dans un bain lessiviel non agit\u00e9 (un thermoplongeur mont\u00e9 sur un bocal). On ne voit pas de d\u00e9p\u00f4t se former sur la r\u00e9sistance immerg\u00e9e, ce qui semble indiquer que l\u2019agitation de la machine joue un r\u00f4le important. Dans un premier temps, les bulles d\u2019air collectent \u00e0 leur surface le savon de calcium insoluble et dans un deuxi\u00e8me temps, les bulles apportent le savon de calcium aux surfaces des \u00e9l\u00e9ments chauffants.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Pour faire dispara\u00eetre le d\u00e9p\u00f4t, on peut agir soit sur les composants de la lessive, soit sur le cycle des machines (par exemple laver \u00e0 60\u00b0 au lieu de 90\u00b0).<\/p>\n\n\n\n<p>A chaque r\u00e9union du groupe de travail, je sens la pression des ing\u00e9nieurs pour ajouter des additifs qui emp\u00eacheraient le d\u00e9p\u00f4t des cristaux de savon de calcium sur les \u00e9l\u00e9ments chauffants. J\u2019ai le sentiment que c\u2019est toujours ainsi, on veut r\u00e9gler le probl\u00e8me en changeant le moins de choses possibles.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour ma part, j\u2019ajouterais volontiers quelques types d\u2019essais compl\u00e9mentaires. Le laboratoire consigne les r\u00e9sultats de tous les essais dans un grand tableau&nbsp;: en colonnes, les types d\u2019essais&nbsp;; en lignes, les additifs. Le nombre d\u2019additifs \u00e0 \u00e9valuer croit lin\u00e9airement avec le temps, le nombre de types d\u2019essais aussi, donc l\u2018aire du tableau des r\u00e9sultats croit comme le carr\u00e9 du temps.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; J\u2019ai ma premi\u00e8re frayeur de consultant lorsque je constate que nous sommes en train de chercher une solution en utilisant comme guide un tableau de plus en plus grand et de moins en moins bien rempli.<\/p>\n\n\n\n<p>Au sens de la th\u00e9orie de l\u2019information, la quantit\u00e9 d\u2019information disponible diminue avec le temps.&nbsp; C\u2019est sans espoir. Il faut penser autrement.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Dans le cas pr\u00e9sent, cela veut dire classer les interactions qui aboutissent au d\u00e9p\u00f4t sur les \u00e9l\u00e9ments chauffants.<\/p>\n\n\n\n<p>Le d\u00e9p\u00f4t est constitu\u00e9 principalement par des cristaux du savon de calcium, qui ont chacun une cha\u00eene hydrocarbon\u00e9e de 18 carbones. L\u2019\u00e9nergie de coh\u00e9sion de ce cristal est formidable et il est vain de vouloir combattre une telle \u00e9nergie. En revanche, on peut r\u00e9duire cette coh\u00e9sion en rempla\u00e7ant le suif de b\u0153uf utilis\u00e9 par de l\u2019huile de coco dont les chaines grasses sont plus courtes&nbsp;(2 x 12 carbones) et par l\u2019ajout d\u2019un tensioactif non ionique et d\u2019un complexant du calcium, l\u2019acide trinitriloac\u00e9tique, qui n\u2019est pas un phosphate&nbsp; (il faut pr\u00e9server le mot d\u2019ordre \u00ab&nbsp;sans phosphates&nbsp;\u00bb du discours marketing).<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La poudre \u00e0 laver \u00ab&nbsp;nouvelle technologie&nbsp;\u00bb telle que nous l\u2019avons propos\u00e9e, ne d\u00e9pose pas de r\u00e9sidus sur les \u00e9l\u00e9ments chauffants et lave mieux que le leader du march\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;Elle est certainement plus couteuse.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le probl\u00e8me qui hypoth\u00e9quait l\u2019avenir de l\u2019entreprise est r\u00e9solu et l\u2019entreprise a de nouveau une valeur. R\u00e9sultat, la compagnie d\u2019assurances qui poss\u00e8de le capital, juge que c\u2019est un bon moment pour vendre.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019entreprise de savonnerie est donc vendue au groupe Henkel en 1988.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand un groupe industriel rach\u00e8te un concurrent, ce sont les parts de march\u00e9 qui sont r\u00e9cup\u00e9r\u00e9es, pas les personnels. Je ne sais pas ce que sont devenus les ing\u00e9nieurs et techniciens avec qui j\u2019avais travaill\u00e9 sur la poudre \u00e0 laver sans phosphates.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Mon voyage aux USA : Tamar ou C\u00e9lie&nbsp;? (1976)<\/h3>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">La recherche en chimie aux USA dans les ann\u00e9es 1970 &#8211; 80<\/h4>\n\n\n\n<p>Les ann\u00e9es 1970 &#8211; 80 marquent la fin d\u2019une p\u00e9riode d\u2019argent facile dans la recherche en chimie aux USA. Jusqu\u2019ici, mes coll\u00e8gues am\u00e9ricains n\u2019avaient qu\u2019\u00e0 adresser leurs propositions de contrats de recherche aux grandes agences du type&nbsp;<em>National Science Fondation<\/em>,&nbsp;<em>National Institute of Health<\/em>&nbsp;ou&nbsp;<em>Office National Research<\/em>.&nbsp;&nbsp;Deux fois sur trois, ils recevaient une r\u00e9ponse positive. Le principal crit\u00e8re d\u2019acceptation \u00e9tait que le groupe \u00e9metteur soit class\u00e9 laboratoire d\u2019excellence, et pour \u00eatre laboratoire d\u2019excellence, il suffisait de publier une nouvelle \u00ab&nbsp;histoire&nbsp;\u00bb (c\u2019est-\u00e0-dire une nouvelle question de recherche un peu originale) tous les deux ou trois ans dans un journal prestigieux tel que&nbsp;<em>Physical Review Letters<\/em>,&nbsp;<em>Nature&nbsp;<\/em>ou&nbsp;<em>Science.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>A cette \u00e9poque-l\u00e0, les recherches sur les solutions dans l\u2019eau avaient permis de bien comprendre les solutions de macromol\u00e9cules et les solutions de tensioactifs. Mais il y avait eu peu de travaux sur des solutions mixtes (c\u2019est-\u00e0- dire contenant \u00e0 la fois des macromol\u00e9cules et des tensioactifs).&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Or je m\u00e8ne une recherche sur des syst\u00e8mes mixtes, notamment sur le syst\u00e8me macromol\u00e9cule PEO + tensioactif SDS. Mes recherches sur les solutions mixtes apparaissent comme novatrices et la publication des r\u00e9sultats am\u00e8ne des industriels am\u00e9ricains qui utilisent ces syst\u00e8mes \u00e0 me contacter.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><em>Kodak&nbsp;<\/em>et&nbsp;<em>Union Carbide<\/em>&nbsp;m\u2019envoient des invitations \u00e0 venir visiter leurs laboratoires sur la c\u00f4te Est des Etats-Unis. Le montant cons\u00e9quent des ch\u00e8ques qui accompagnent ces invitations me donne la latitude suffisante pour \u00e9largir mon voyage \u00e0 d\u2019autres visites.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Je d\u00e9cide d\u2019en profiter pour aller voir quelques autres laboratoires qui m\u2019int\u00e9ressent, ainsi que des personnes qui habitent sur ce continent et que j\u2019ai envie de revoir.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Mes visites aux labo Kodak et Union Carbide.<\/h4>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">&nbsp;<\/h4>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Kodak, Rochester (New-York)<\/h4>\n\n\n\n<p>C\u2019est une situation \u00e9trange que je trouve chez Kodak. L\u2019entreprise est assise sur un magot provenant des ventes de films argentiques.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019avenir, c\u2019est le num\u00e9rique, tout le monde en convient. Mais les chercheurs que j\u2019interviewe ne font pas confiance \u00e0 leurs managers pour g\u00e9rer la transition de l\u2019argentique vers le num\u00e9rique.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Sans doute les managers ne font-ils pas confiance aux chercheurs non plus.&nbsp;En effet, ils vont imposer une&nbsp;transition brutale qui ne prend pas en compte les comp\u00e9tences des chercheurs.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>R\u00e9sultat,&nbsp;les meilleurs d\u2019entre eux vont se faire recruter par des entreprises plus petites et plus dynamiques&nbsp;telles que&nbsp;<em>Xerox<\/em>&nbsp;et&nbsp;<em>Xerox Park<\/em>s, qui se trouvent facilement accessibles en voiture ou en avion.&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019entreprise Kodak perd tous ses revenus tir\u00e9s de l\u2019argentique sans regagner suffisamment dans le domaine du num\u00e9rique.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Que s\u2019est -il pass\u00e9&nbsp;?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Comme l\u2019explique Philippe Silberzahn&nbsp;:&nbsp;\u00ab&nbsp;On ne peut pas dire que Kodak ignorait la r\u00e9volution num\u00e9rique ! Au contraire, Kodak \u00e9tait tr\u00e8s active dans le domaine et est \u00e0 l\u2019origine de tr\u00e8s nombreux brevets, qui d\u2019ailleurs constituent aujourd\u2019hui la derni\u00e8re source de valeur de l\u2019entreprise.&nbsp;(\u2026)&nbsp;Kodak n\u2019a pas rat\u00e9 la r\u00e9volution num\u00e9rique, mais elle a \u00e9t\u00e9 victime du tr\u00e8s classique dilemme de l\u2019innovateur, d\u00e9crit par le chercheur&nbsp;Clayton Christensen. Ce dilemme explique l\u2019\u00e9chec de l\u2019innovation de rupture en termes de mod\u00e8le d\u2019affaire.&nbsp;Parfaitement au courant du d\u00e9veloppement du num\u00e9rique, puisqu\u2019elle en \u00e9tait l\u2019instigateur, Kodak n\u2019a pas voulu le promouvoir de mani\u00e8re d\u00e9termin\u00e9e pour une raison simple : prot\u00e9ger son activit\u00e9 principale de l\u2019\u00e9poque, la vente de films argentiques.&nbsp;(\u2026)&nbsp;Forcer l\u2019innovation de rupture dans le moule de l\u2019activit\u00e9 traditionnelle est une r\u00e9action classique de \u00ab&nbsp;bourrage&nbsp;\u00bb (<em>cramming<\/em>&nbsp;en anglais). A vouloir \u00ab&nbsp;bourrer&nbsp;\u00bb la nouvelle technologie sur le cadre de l\u2019ancienne, le r\u00e9sultat est l\u2019\u00e9touffement.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">&nbsp;<\/h4>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Union Carbide, Tarrytown<\/h4>\n\n\n\n<p>Mon premier contact avec la chimie am\u00e9ricaine est avec GDE, patron d\u2019un laboratoire de&nbsp;<em>Union Carbide<\/em>, qui \u00e9tudie les interactions entre polym\u00e8res et tensioactifs en solution.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Je constate que leur mod\u00e8le des solutions est inad\u00e9quat,&nbsp;car ils ne tiennent compte que des interactions ioniques entre solut\u00e9s mais ignorent les interactions hydrophobes entre les cha\u00eenes aliphatiques des mol\u00e9cules et l\u2019agr\u00e9gation des tensioactifs en micelles qui en r\u00e9sulte.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s mon expos\u00e9, ils sont convaincus de devoir r\u00e9viser leurs mod\u00e8les.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils me proposent de faire une journ\u00e9e de&nbsp;<em>consulting<\/em>&nbsp;interne mais le montant des honoraires que j\u2019obtiens n\u2019est pas int\u00e9ressant et je d\u00e9cline leur offre.&nbsp;&nbsp;J\u2019aurais peut-\u00eatre d\u00fb m\u2019y prendre plus t\u00f4t pour que ces chercheurs industriels puissent obtenir un meilleur financement.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Le laboratoire de Matt Tirrel (MTL) \u00e0 Minneapolis&nbsp;<\/h4>\n\n\n\n<p>Je veux essayer de nouvelles m\u00e9thodes de microscopie&nbsp;avec contraste vid\u00e9o : contraste de phase. J\u2019ai remarqu\u00e9 que le labo de MTL \u00e0 Minneapolis utilise ces techniques de mani\u00e8re tr\u00e8s syst\u00e9matique avec des sujets proches des n\u00f4tres (des pr\u00e9cipit\u00e9s de solides mol\u00e9culaires organiques).&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Mais la microscopie, \u00e7a ne s\u2019invente pas. La litt\u00e9rature scientifique est pleine d\u2019artefacts de microscopie, pr\u00e9sent\u00e9s comme des ph\u00e9nom\u00e8nes physiques remarquables.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9cris \u00e0 MTL et leur demande si je pourrais manipuler quelques-uns de nos \u00e9chantillons standards avec les m\u00e9thodes de leur labo. Il me propose un RV. Lorsque j\u2019arrive ce matin-l\u00e0, il y a d\u00e9j\u00e0 un autre visiteur. Qu\u2019\u00e0 cela ne tienne, il me confie pour une demi-journ\u00e9e \u00e0 l\u2019un des nombreux post-docs qui travaillent dans son groupe. La photo de groupe parle d\u2019elle-m\u00eame&nbsp;: on y voit vingt personnes, en France, cela serait constituerait une PME.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Je m\u2019entends bien avec le post-doc. Nous faisons la moiti\u00e9 du programme pr\u00e9vu, avec des compl\u00e9ments et des extras. Nous d\u00e9cidons que les autres \u00e9chantillons donneraient des r\u00e9sultats triviaux, nuls ou non-utilisables. Je repars avec les r\u00e9ponses \u00e0 mes questions na\u00efves.<\/p>\n\n\n\n<p>***<\/p>\n\n\n\n<p>Je profite de ce voyage professionnel pour revoir deux personnes qui me sont ch\u00e8res.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019abord la s\u0153ur du p\u00e8re de C\u00e9lie, puis une femme que j\u2019avais rencontr\u00e9e deux ou trois ans auparavant \u00e0 Montr\u00e9al, lors d\u2019une conf\u00e9rence d\u2019American Chemical Society.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">&nbsp;<\/h4>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Revoir Ester, ma tante par alliance.<\/h4>\n\n\n\n<p>J\u2019ai envie de passer quelques jours chez Ester, avec qui j\u2019ai des affinit\u00e9s intellectuelles. J\u2019appr\u00e9cie particuli\u00e8rement ses comp\u00e9tences de professeur de maths en coll\u00e8ge. Elle m\u2019h\u00e9berge quelques jours chez elle \u00e0&nbsp;<em>Staten Island<\/em>&nbsp;pr\u00e8s de&nbsp;<em>Manhattan&nbsp;<\/em>dans sa petite maison en bord de lac.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019appr\u00e9cie \u00e9galement la beaut\u00e9 de la r\u00e9gion. Tarrytown est une bourgade chic o\u00f9 habitent la famille Rockefeller et plusieurs autres magnats du p\u00e9trole. Le fleuve Hudson est majestueux et offre un spectacle dont on ne se lasse pas. Enfin, pour les amateurs de for\u00eats, il y a sur la rive droite, une s\u00e9rie de parcs qui m\u00e9ritent un d\u00e9tour.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">&nbsp;<\/h4>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Revoir Tamar, mon flirt avant C\u00e9lie (Pontiac -New-York).<\/h4>\n\n\n\n<p>Raisonnable ou pas, je veux aussi revoir Tamar Y. Suskind (TYS), rencontr\u00e9e quelques ann\u00e9es plus t\u00f4t. J\u2019ignore ce qui me pousse \u00e0 vouloir la revoir. Mon couple avec C\u00e9lie est stable et fonctionne bien. Mais nous nous sommes install\u00e9s tr\u00e8s rapidement ensemble&nbsp;: d\u00e8s mars 1972, quatre mois apr\u00e8s notre rencontre, nous partageons d\u00e9j\u00e0 un premier logement, dans une r\u00e9sidence \u00e9tudiante en Californie.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s environ quatre ann\u00e9es de vie commune, j\u2019ai peut-\u00eatre la crainte de m\u2019installer dans une forme de routine, ou bien le besoin de me rassurer quant \u00e0 mon pouvoir de s\u00e9duction.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>De plus je me rappelle Tamar comme une autre C\u00e9lie. Elle lui ressemble sur le plan du caract\u00e8re. Toutes deux sont exub\u00e9rantes. Toutes deux donnent l\u2019impression \u00e0 leur d\u2019\u00eatre totalement accept\u00e9 comme il est. Ce qui m\u2019attire chez Tamar c\u2019est la m\u00eame ouverture d\u2019esprit et gaiet\u00e9 que chez C\u00e9lie.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, je pense que c\u2019est un peu comme si je voulais v\u00e9rifier que je n\u2019avais pas exclu une possibilit\u00e9, un meilleur choix pour l\u2019avenir.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Les deux femmes se sont rencontr\u00e9es une seule fois \u00e0 la maison, \u00e0 Paris&nbsp;: j\u2019avais invit\u00e9 Tamar \u00e0 diner. Mais je ne suis jamais all\u00e9e rendre visite \u00e0 Tamar et ignore tout de son quotidien. Je sais seulement qu\u2019elle habite \u00e0 Pontiac, qu\u2019elle est devenue professeure de chimie et qu\u2019elle enseigne dans la r\u00e9gion de la grande industrie automobile.<\/p>\n\n\n\n<p>En partant de chez Ester, je n\u2019ai qu\u2019\u00e0 prendre un train \u00e0 Penn Station jusqu\u2019\u00e0 Detroit, puis un bus jusqu\u2019\u00e0 Pontiac.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Tamar vient me chercher et me fait faire une visite en voiture de sa ville. Pontiac, autrefois ville phare de la grande industrie automobile est tr\u00e8s urbanis\u00e9e. Ce sont partout de tr\u00e8s grands immeubles dans lesquels on case beaucoup de petites gens. J\u2019interroge Tamar sur les effets de la crise de l\u2019automobile pour ces petites gens. Elle me parle d\u2019une population croissante de coll\u00e9giens pauvres qui ne peuvent plus continuer \u00e0 venir en voiture au coll\u00e8ge et rembourser le pr\u00eat de la banque.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Elle m\u2019am\u00e8ne ensuite dans sa maison, plant\u00e9e \u00e0 flanc de colline au-dessus d\u2018un petit lac. Sur le pas de la porte, elle s\u2019arr\u00eate, me prend les mains dans les siennes et&nbsp;me dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ceci n\u2019est pas notre premi\u00e8re ni notre derni\u00e8re rencontre. Mais depuis le d\u00eener chez vous \u00e0&nbsp;&nbsp;Paris, maintenant je connais C\u00e9lie aussi, et nous n\u2019aurons pas de relation physique.&nbsp;\u00bb&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Nous visitons donc la maison. En passant par le salon, Tamar m\u2019indique d\u2019un geste une pile de coussins cubiques et me dit le plus s\u00e9rieusement du monde&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ce sera ton lit ce soir&nbsp;\u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Nous faisons encore quelques pas dehors avant le souper.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Peu apr\u00e8s, le d\u00e9calage horaire, la fatigue de tous les voyages accumul\u00e9s ces trois derniers jours et les \u00e9motions de cette journ\u00e9e de retrouvailles, ont raison de moi et je m\u2019\u00e9croule sur ce qui me fait office de \u00ab&nbsp;lit&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lendemain matin j\u2019explore le sentier qui fait le tour du lac et je le trouve merveilleux. Lorsqu\u2019elle revient de sa r\u00e9union, Tamar me demande ce que j\u2019ai fait de ma matin\u00e9e.&nbsp;&nbsp;Je suis stup\u00e9fait aujourd\u2019hui encore de la r\u00e9ponse qui sort de ma bouche. Je lui fais toute une th\u00e9orie sur tout ce qui peut participer \u00e0 choisir la bonne promenade, une critique du mode de d\u00e9cision, enfin quelque chose de stupide mais qui semble intelligent.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suppose que je l\u2019ai dit par envie de briller \u00e0 ses yeux et d\u2019envelopper mes propos de connaissances savantes, mais c\u2019est une mauvaise fa\u00e7on de communiquer.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019analyse cette fuite en avant comme l\u2019expression d\u2019un de mes sous-personnalit\u00e9s, celle qui g\u00e8re mes relations avec le monde et qui, \u00e0 ce moment-l\u00e0, s\u2019est sentie en danger ou d\u00e9stabilis\u00e9e du fait de ne pas savoir vers quoi se dirigeait la suite de ma relation avec Tamar.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019autant que Tamar se confie sur sa vie sentimentale. Elle m\u2019apprend qu\u2019elle a r\u00e9cemment divorc\u00e9 et qu\u2019elle et son ex se sont l\u2019un comme l\u2019autre rapidement engag\u00e9s dans de nouvelles relations, qui ont toutes tourn\u00e9 au d\u00e9sastre.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Son ex-mari, professeur dans le m\u00eame coll\u00e8ge qu\u2019elle, vient d\u2019apprendre qu\u2019il \u00e9tait atteint de la maladie de Parkinson. Il se d\u00e9place au moyen d\u2019un fauteuil roulant. Mais pour pouvoir passer du couloir du coll\u00e8ge \u00e0 la rue, il a besoin que quelqu\u2019un assure le transfert au moyen d\u2019une petite grue install\u00e9e sur l\u2019arri\u00e8re d\u2019un pick-up.<\/p>\n\n\n\n<p>Bien que divorc\u00e9s, il sait pouvoir compter sur Tamar. Elle continue de se rendre chez lui r\u00e9guli\u00e8rement pour lui porter les produits de base.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ce mode de relation m\u2019\u00e9voque un esprit de sacrifice que je trouve dommage. Je ne trouve pas normal de faire tout cela pour quelqu\u2019un avec qui on n\u2019a \u00e9t\u00e9 mari\u00e9 qu\u2019un ou deux ans. De plus, Tamar est une fille jeune, attirante et pas insensible au d\u00e9sir des hommes.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Je m\u2019interroge donc sur ses motivations \u00e0 sacrifier ainsi sa jeunesse. Certes, si elle ne le faisait pas, il y aurait une montagne de couches devant leur porte et le regard d\u00e9sapprobateur des voisins. Mais je pense plut\u00f4t qu\u2019elle a cet esprit de sacrifice.<\/p>\n\n\n\n<p>Je songe que je ne partage pas cet \u00e9tat d\u2019esprit et qu\u2019il va falloir qu\u2019elle trouve quelqu\u2019un qui lui ressemble et qui accepte de la partager avec son ex-mari, pour que la relation fonctionne sur le long terme. Cela ne va pas \u00eatre facile \u00e0 trouver, selon moi.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><a>1985 : CNRS , Directeur de recherche<\/a><\/h2>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Pour devenir directeur de recherches au CNRS, il faut passer un concours interne. Le labo classe les candidats. La premi\u00e8re fois, je ne suis pas re\u00e7u, faute d\u2019avoir suffisamment pr\u00e9par\u00e9 le dossier. La seconde fois, Jean Charvolin et Anne-Marie Levelut m\u2019aident \u00e0 pr\u00e9senter ma candidature et je suis re\u00e7u.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><a><\/a><a><\/a><a>Sodium ou potassium&nbsp;?<\/a> Cela peut changer l\u2019Histoire.<\/h3>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Historiquement, les savons sont obtenus en saponifiant des graisses animales par des cendres. Les cendres des v\u00e9g\u00e9taux courants contiennent plus de potassium (3 %) que de sodium (0.2%). La base qu\u2019on obtient avec les cendres est la potasse. La saponification des triglyc\u00e9rides par la potasse donne des carboxylates de potassium et du glyc\u00e9rol. Les carboxylates de potassium sont miscibles avec le glyc\u00e9rol et l\u2019eau, et forment des phases non cristallines mais visqueuses. On obtient ainsi un savon liquide et collant appel\u00e9 savon noir. Dans sa formulation d\u2019origine, ce savon est peu pratique \u00e0 manipuler et \u00e0 distribuer et peu agr\u00e9able \u00e0 l\u2019emploi.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il est cependant possible d\u2019obtenir un savon cristallis\u00e9 en utilisant les cendres de plantes qui poussent sur des eaux tr\u00e8s salines. En effet ces plantes (par exemple la salicorne) ont le cation sodium \u00e0 la place du potassium. La saponification du suif par ces cendres donne du carboxylate de sodium qui cristallise au lieu de se m\u00e9langer au glyc\u00e9rol. C\u2019est la cons\u00e9quence du rayon des cations sodium (0.10 nm) plus petit que celui des cations potassium (0.14 nm), qui renforce l\u2019interaction \u00e9lectrique du sodium avec le carboxylate et favorise la&nbsp;cristallisation du carboxylate de sodium plut\u00f4t que la dissolution du carboxylate dans le m\u00e9lange glyc\u00e9rol &#8211; eau. Le cristal de carboxylate de sodium est ce que nous appelons le savon de Marseille. Il est bien plus pratique \u00e0 distribuer et \u00e0 manipuler que le savon noir. En pr\u00e9sence d\u2019un exc\u00e8s d\u2019eau, \u00e0 chaud et en absence de calcium, il se dissout et produit les esp\u00e8ces qui changent l\u2019angle de contact des graisses sur les textiles. Ce changement d\u2019angle de contact permet d\u2019\u00e9mulsifier les graisses par une faible agitation&nbsp;: c\u2019est le d\u00e9but de la d\u00e9tergence.<\/p>\n\n\n\n<p>Les propri\u00e9t\u00e9s du savon de Marseille utilis\u00e9 en eau douce ont \u00e9t\u00e9 trouv\u00e9es tellement sup\u00e9rieures \u00e0 celles du savon noir qu\u2019un circuit commercial s\u2019\u00e9tait \u00e9tabli \u00e0 l\u2019\u00e9poque de la marine \u00e0 voile pour fournir des cendres riches en sodium aux savonneries qui s\u2019installent pr\u00e8s des ports de G\u00e8nes et de Marseille. La source de ces cendres se trouve au Moyen-Orient dans des mar\u00e9cages c\u00f4tiers o\u00f9 on r\u00e9colte des plantes halophytiques c\u2019est-\u00e0-dire tol\u00e9rantes au sel. Des bateaux vont au Moyen-Orient charg\u00e9s de marchandises produites en France et en Italie et repartent charg\u00e9s de sacs de cendres riches en sodium. Voil\u00e0 pourquoi les savonneries \u00e9taient plac\u00e9es pr\u00e8s des ports (G\u00e8nes et Marseille). Ce transport de cendres a \u00e9t\u00e9 un des principaux commerces \u00e0 travers la&nbsp;M\u00e9diterran\u00e9e. Il a contribu\u00e9 \u00e0 la propagation des \u00e9pid\u00e9mies, car la peste \u00e9tait end\u00e9mique au Moyen-Orient. L\u2019\u00e9pid\u00e9mie de peste qui a d\u00e9vast\u00e9 Marseille en 1720 a \u00e9t\u00e9 amen\u00e9e par un bateau qui avait \u00e9t\u00e9 mis en quarantaine mais des passe-droits ont permis le d\u00e9barquement de tissus destin\u00e9s \u00e0 d\u2019\u00e9minentes personnalit\u00e9s. Avec les tissus sont arriv\u00e9es les puces, vecteurs de l\u2019\u00e9pid\u00e9mie.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant la R\u00e9volution fran\u00e7aise, Nicolas Leblanc invente un proc\u00e9d\u00e9 permettant d\u2019obtenir la soude \u00e0 partir du sel de mer, puis de saponifier les graisses par la soude : c\u2019est le d\u00e9but de la chimie industrielle et la fin des transports de cendres \u00e0 travers les mers. Plus tard, Ernest Solvay invente le proc\u00e9d\u00e9 Solvay, qui est encore utilis\u00e9&nbsp;de nos jours pour faire la soude \u00e0 partir du sel de mer et de la craie.<\/p>\n\n\n\n<p>En r\u00e9sum\u00e9&nbsp;: Sodium ou potassium, si on change la taille des ions, on change leurs interactions. On change un produit qui ne cristallise pas en un produit qui cristallise tr\u00e8s bien. L\u2019un sera facile \u00e0 manipuler, l\u2019autre pas, ce qui, dans cet exemple, change pour le transport des marchandises et celui des cendres&nbsp;(les bateaux \u00e9taient remplis de sacs de cendres).<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><a><\/a><a><\/a><a>D\u00e9finition et objectifs de la recherche technologique <\/a>au service de l\u2019industrie<\/h3>\n\n\n\n<p>Le r\u00f4le de la recherche technologique de base est d\u2019\u00e9viter de toujours r\u00e9inventer ce que l\u2019on sait d\u00e9j\u00e0 et donc d\u2019\u00e9viter le saupoudrage des cr\u00e9dits. On cherche \u00e0 ce que les probl\u00e8mes centraux du m\u00e9tier soient trait\u00e9s de mani\u00e8re convaincante, une fois pour toutes.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Cette recherche technologique de base est men\u00e9e notamment dans les \u00e9quipes mixtes. Elle comprend trois \u00e9tapes&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\">\n<li>Identifier les questions qui centrales dans un m\u00e9tier, \u00e0 l\u2019exclusion des niches, des chim\u00e8res, des regrets. Le choix des questions centrales engage l\u2019avenir du m\u00e9tier dans l\u2019entreprise pour plusieurs ann\u00e9es. Par exemple, veut-on d\u00e9cider que le d\u00e9veloppement de nouveaux syst\u00e8mes anticanc\u00e9reux, de nouveaux vaccins ou de nouveaux adjuvants pour vaccins est un probl\u00e8me central pour l\u2019entreprise, ou bien est-ce seulement une niche dont on esp\u00e8re une bonne rentabilit\u00e9 pour l\u2019ann\u00e9e prochaine&nbsp;?<\/li>\n<\/ol>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>R\u00e9aliser de mani\u00e8re exemplaire les exp\u00e9riences qui r\u00e9pondent \u00e0 ces questions. L\u2019acquisition de r\u00e9sultats majeurs est le travail des doctorants et demande au minimum quatre ans (un stage + une th\u00e8se, dans les meilleures universit\u00e9s on ne fait pas plus vite). Poursuivre les recherches jusqu\u2019\u00e0 ce que les r\u00e9sultats soient valid\u00e9s et confront\u00e9s \u00e0 la th\u00e9orie. Dans les bons laboratoires, le d\u00e9veloppement d\u2019une nouvelle technologie prend dix ans ou trois th\u00e8ses successives&nbsp;: une premi\u00e8re th\u00e8se pour clarifier le probl\u00e8me et le simplifier, une deuxi\u00e8me th\u00e8se pour r\u00e9soudre ce probl\u00e8me et une troisi\u00e8me th\u00e8se pour exploiter les meilleurs r\u00e9sultats.<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\">\n<li>Transmettre les r\u00e9sultats dig\u00e9r\u00e9s et publi\u00e9s, le savoir-faire et le non-dit. Les publications servent \u00e0 \u00e9valuer les r\u00e9sultats obtenus par l\u2019\u00e9quipe, par confrontation avec ceux des meilleurs laboratoires publics. Si on ne publie rien, on n\u2019a aucune id\u00e9e de ce que valent les r\u00e9sultats obtenus. Le savoir-faire et le non-dit ne sont transmis qu\u2019en transf\u00e9rant des personnes.<\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p>En pratique, on va rassembler des personnes, des \u00e9chantillons et des m\u00e9thodes sur un site.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><a>&nbsp;<\/a><a><\/a><a><\/a><a>Ce qu\u2019il faut r\u00e9unir pour r\u00e9ussir.<\/a><\/h3>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">R\u00e9unir des personnes pour former une \u00e9quipe.<\/h4>\n\n\n\n<p>Pour former un groupe temporaire, une \u00e9quipe d\u00e9di\u00e9e \u00e0 une t\u00e2che hautement sp\u00e9cifique, il faut rassembler au minimum quatre personnes \u00e0 temps complet (par exemple deux doctorants et leurs encadrants). En-dessous de ce nombre, on a des chercheurs isol\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Il faut, d\u00e8s la cr\u00e9ation de cette \u00e9quipe, se pr\u00e9occuper de l\u2019avenir des encadrants, des post -docs et des doctorants&nbsp;\u00e0 l\u2019issu de la mission. Vont-ils retourner dans un organisme public (CNRS, CEA, INRA, Universit\u00e9) ou bien passer dans l\u2019entreprise&nbsp;? Sachant que peu d\u2019entreprises fran\u00e7aises pr\u00e9voient des carri\u00e8res pour leurs experts.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">R\u00e9unir des \u00e9chantillons et suivre des m\u00e9thodes (mod\u00e8les et th\u00e9ories)<\/h4>\n\n\n\n<p>Pour commencer, il faut avoir une bonne <strong>collection d\u2019\u00e9chantillons<\/strong>, avec lesquels il sera facile de reconna\u00eetre les diff\u00e9rents \u00e9tats de la mati\u00e8re.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Prenons comme exemple les dispersions de silice dans de l\u2019eau \u00e0 pH = 9. Les particules ont des formes de grains sph\u00e9ro\u00efdaux et leurs diam\u00e8tres sont distribu\u00e9s autour d\u2019un diam\u00e8tre central qui vaut 120 nm<sup>2<\/sup>. Leur distribution est \u00e9troite. Les interfaces sont couvertes de sites ionis\u00e9s SiO<sup>&#8211;<\/sup> et il y a environ un site ionis\u00e9 par nm<sup>2<\/sup> d\u2019interface. Cette description doit \u00eatre aussi pr\u00e9cise et compacte que possible.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ensuite on simplifie en <strong>construisant par la pens\u00e9e un mod\u00e8le,<\/strong> soit une repr\u00e9sentation aussi proche que possible de la description, tout en utilisant le moins possible de param\u00e8tres ajustables car plus il y a de param\u00e8tres ajustables, moins on comprend ce qui se passe. Dans notre cas, un mod\u00e8le ad\u00e9quat serait une dispersion de sph\u00e8res parfaites, dures, de diam\u00e8tres tous identiques, portant \u00e0 leur surface une densit\u00e9 uniforme de charge n\u00e9gative des charges \u00e9lectriques r\u00e9guli\u00e8rement espac\u00e9es et immerg\u00e9es dans un liquide de constante di\u00e9lectrique e<sub>0<\/sub> = 80.&nbsp;Nous n\u2019allons pas d\u00e9crire la structure de l\u2019eau, ni les d\u00e9tails des interactions entre les ions et les surfaces des particules, nous dirons simplement qu\u2019il y a une densit\u00e9 uniforme de charge n\u00e9gative \u00e0 la surface des particules. Un tel mod\u00e8le est appel\u00e9 syst\u00e8me primitif.<\/p>\n\n\n\n<p>Si on veut comprendre ce qui se passe dans l\u2019\u00e9chantillon, il faut faire une th\u00e9orie qui utilise le calcul et des lois physiques bien connues afin de pr\u00e9dire les propri\u00e9t\u00e9s d\u2019application du mod\u00e8le. Si la th\u00e9orie ne peut pas calculer les propri\u00e9t\u00e9s d\u2019application ou bien si on ne la comprend pas, on peut recourir \u00e0 la simulation num\u00e9rique du mod\u00e8le. L\u00e0 aussi, on calculera pr\u00e9f\u00e9rentiellement une propri\u00e9t\u00e9 d\u2019application. Une pr\u00e9diction fausse signale un mod\u00e8le qui ne repr\u00e9sente pas la r\u00e9alit\u00e9 des mol\u00e9cules et des ions.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, il peut y avoir des th\u00e9ories qui donnent des pr\u00e9dictions tout \u00e0 fait acceptables. Un m\u00eame mod\u00e8le peut servir pour des \u00e9chantillons tr\u00e8s diff\u00e9rents.<\/p>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Des locaux.<\/h4>\n\n\n\n<p>Dans les locaux occup\u00e9s par l\u2019\u00e9quipe mixte, il y a un vestibule avec une table sans chaises. Florence L\u00e9vy a install\u00e9 sa cafeti\u00e8re sur la table. Nous avons l\u2019habitude de nous retrouver vers 9h pour prendre ensemble, debout, le caf\u00e9 du matin. Pendant que la cafeti\u00e8re chauffe, nous passons en revue les questions du jour. C\u2019est au cours de discussions collectives que sont apparues des informations et des concepts qui n\u2019auraient pas vu le jour si la cafeti\u00e8re avait \u00e9t\u00e9 plus rapide ou dans des r\u00e9unions formelles.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les r\u00e9unions, une partie de l\u2019information n\u2019est pas transmise, parce que tout ce qui est dit a des cons\u00e9quences. On ne peut pas poser des \u00ab&nbsp;questions idiotes&nbsp;\u00bb sans mettre en danger la r\u00e9putation et le s\u00e9rieux des participants.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Si on part sur de mauvaises pistes, on \u00e9choue dans le projet et on obtient moins de financement des programmes de l\u2019ann\u00e9e suivante.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; L\u2019\u00e9quipe mixte ne poss\u00e9dant aucun instrument, il faut bien \u00ab&nbsp;envahir les laboratoires&nbsp;\u00bb. L\u2019\u00e9quipe conserve \u00e0 des places de bonne visibilit\u00e9 les&nbsp;\u00e9chantillons pour lesquels une observation visuelle et tactile est importante.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Pour caract\u00e9riser les \u00e9tats de nos dispersions collo\u00efdales il nous faut des m\u00e9thodes&nbsp;puissantes qui ne laissent pas de doute sur la nature de ces \u00e9tats. La centrifugation, la diffusion de rayonnement (lumi\u00e8re, rayons X, neutrons) et la microscopie peuvent jouer ce r\u00f4le. Nous trouvons que, pour r\u00e9soudre les probl\u00e8mes qui nous sont pos\u00e9s, la confrontation des r\u00e9sultats de plusieurs techniques est n\u00e9cessaire.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><a><\/a><a>Parlez-vous le dialecte&nbsp;?<\/a><\/h3>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Je travaille toujours au CNRS au laboratoire de physique d\u2019Orsay mais pour la grande industrie. J\u2019explore les possibilit\u00e9s de collaboration entre le CNRS et l\u2019industrie chimique dans le domaine de la chimie min\u00e9rale fine. Ces nouvelles fonctions me font changer le regard que je porte sur les \u00e9chantillons. Je pense maintenant que les \u00e9chantillons que j\u2019ai \u00e0 observer sont compliqu\u00e9s, mais int\u00e9ressants alors qu\u2019avant seules les interactions entre mol\u00e9cules comptaient.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Je visite des laboratoires. Dans certains, il y a des \u00e9chantillons merveilleux, dans d\u2019autres, rien d\u2019int\u00e9ressant.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans chaque laboratoire qui m\u00e9rite d\u2019\u00eatre revisit\u00e9, je pr\u00e9l\u00e8ve quelques \u00e9chantillons que je transmets \u00e0 mon coll\u00e8gue Kenneth Wong (qui avait \u00e9t\u00e9 l\u2019un de mes premiers doctorants), afin qu\u2019il les examine par diffusion aux petits angles de neutrons.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous d\u00e9couvrons un vaste monde dans lequel des g\u00e9n\u00e9rations d\u2019ing\u00e9nieurs ont travaill\u00e9 \u00e0 transformer et am\u00e9liorer des produits pour les vendre \u00e0 des entreprises.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Ces produits sont tous des dispersions collo\u00efdales bloqu\u00e9es dans des \u00e9tats m\u00e9tastables. Mais dans l\u2019entreprise on leur donne des noms diff\u00e9rents suivant leur l\u2019histoire, leur apparence visuelle ou leurs propri\u00e9t\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>La langue qu\u2019on parle dans ces laboratoires industriels est donc un dialecte&nbsp;: les noms des mati\u00e8res refl\u00e8tent davantage leur histoire dans l\u2019entreprise que leur composition et leur structure. Les probl\u00e8mes \u00e0 traiter ne sont pas d\u00e9finis de mani\u00e8re pr\u00e9cise parce que le langage utilis\u00e9 est en partie corrompu. On passe beaucoup de temps \u00e0 r\u00e9inventer la roue.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><a>Tout est confidentiel.<\/a><\/h3>\n\n\n\n<h4 class=\"wp-block-heading\">Dans la grande industrie comme dans notre couple.<\/h4>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Durant les ann\u00e9es 1988 &#8211; 2010, Pierre-Gilles de Gennes essaye plusieurs fois de m\u2019inviter \u00e0 quitter Orsay pour venir travailler dans son laboratoire. Cette fois il me prend \u00e0 part lors d\u2019un pot de th\u00e8se, pour me parler de l\u2019industrie. Le mot \u00ab&nbsp;industrie&nbsp;\u00bb r\u00e9veille en moi un d\u00e9sir d\u2019association aux ing\u00e9nieurs dans ma famille. En effet, mon p\u00e8re \u00e9tait ing\u00e9nieur, mes deux grand &#8211; p\u00e8res aussi, et mes ascendants suisses \u00e9taient tanneurs \u00e0 Gen\u00e8ve. En utilisant les interactions tannin-prot\u00e9ines, ils faisaient de la physico-chimie sans le savoir.<\/p>\n\n\n\n<p>La proposition dont Pierre-Gilles de Gennes me parle vise \u00e0 cr\u00e9er et animer un groupe qui fait des recherches sur des objectifs choisis par lui avec des moyens fournis par l\u2019industrie. Il pense que je suis le chercheur id\u00e9al pour diriger cette op\u00e9ration. &nbsp;Il me dit : \u201cmy dear, your case is crystal-clear\u201d.<\/p>\n\n\n\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\" width=\"2\" height=\"2\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"\" width=\"3\" height=\"3\">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Je suis curieux de voir sur place ce que font les laboratoires des grands groupes industriels, particuli\u00e8rement ceux du Corporate Research qui font la recherche en amont des applications actuelles de leurs produits. Une occasion se pr\u00e9sente quand Jean Charvolin \u00e9tablit un contact avec Gordon Tiddy qui dirige un groupe dans les labos d\u2019 Unilever \u00e0 Port Sunlight (dans Birkenhead pr\u00e8s de Liverpool). Ils organiseront des visites r\u00e9ciproques pour discuter de l\u2019organisation des cha\u00eenes des mol\u00e9cules de tensioactifs. Je suis \u00e9galement invit\u00e9 \u00e0 Port Sunlight pour discuter des syst\u00e8mes form\u00e9s de macromol\u00e9cules et de petites mol\u00e9cules de tensioactifs (je viens de publier \u00e0 ce sujet) mais il n\u2019y a pas de budget pr\u00e9vu pour cela, il faudra que je trouve ailleurs le financement de mon voyage. Pourquoi pas un voyage de vacances ? J\u2019ai envie de visiter l\u2019\u00c9cosse et Port Sunlight est sur le trajet ferroviaire entre Paris et l\u2019\u00c9cosse.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Je propose \u00e0 C\u00e9lie une randonn\u00e9e le long de la c\u00f4te Ouest de l\u2019\u00c9cosse. C\u2019est une randonn\u00e9e classique avec des vues spectaculaires.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous emmenons la tente et les sacs de couchage pour avoir le libre choix des endroits o\u00f9 nous passerons la nuit. La m\u00e9t\u00e9o a \u00e9t\u00e9 assez humide ce printemps. Les pentes herbeuses sont d\u2019une couleur vert tendre et intense, \u00ab&nbsp;plus vert que vert&nbsp;\u00bb que je n\u2019ai encore jamais rencontr\u00e9e. Les attaques de moustiques sont fr\u00e9quentes, mais nous arrivons quand-m\u00eame \u00e0 nous prot\u00e9ger mutuellement pendant le souper : je te prot\u00e8ge, tu manges, tu me prot\u00e8ges, je mange. Apr\u00e8s le repas nous rentrons dans la tente, je ferme la moustiquaire et nous nous installons pour la nuit. Mais C\u00e9lie me dit qu\u2019elle ne peut pas dormir parce qu\u2019elle souffre de d\u00e9mangeaisons sur le cou et les \u00e9paules. Je v\u00e9rifie que la moustiquaire est bien ferm\u00e9e, je prends la lampe torche et je regarde de nouveau la moustiquaire. Horreur ! Je vois des petites mouches qui passent \u00e0 travers la moustiquaire sans difficult\u00e9s. On les appelle <em>mitges<\/em>, elles sont tr\u00e8s r\u00e9pandues dans le nord d\u2019\u00c9cosse et elles mangent la peau des humains. Nous n\u2019avons pas d\u2019autres ressources que de nous cacher dans nos sacs de couchage jusqu\u2019au matin et puis de reprendre le train pour fuir cette c\u00f4te hostile aux visiteurs \u00e0 chair tendre. Nous passons sur la c\u00f4te Est de l\u2019Ecosse, moins spectaculaire mais o\u00f9 il y a peu de moustiques et pas de mouches carnivores.<\/p>\n\n\n\n<p>Le jour pr\u00e9vu pour ma visite \u00e0 Unilever approche, nous prenons le train pour aller \u00e0 Birkenhead o\u00f9 se trouve Port Sunlight, site des labos d\u2019Unilever que je souhaite visiter. Gordon Tiddy est \u00e0 la gare \u00e0 l\u2019heure du rendez-vous. Ce que nous&nbsp; n\u2019avions pas pr\u00e9vu, c\u2019est la pr\u00e9sence de C\u00e9lie. Elle n\u2019a rien \u00e0 faire dans les labos d\u2019Unilever.&nbsp; Elle n\u2019a rien \u00e0 faire non plus \u00e0 Birkenhead, qui est une des villes les plus mis\u00e9rables du Royaume-Uni. Mais C\u00e9lie d\u00e9clare que la mis\u00e8re ne lui fait pas peur. Jennifer, la compagne de Gordon Tiddy, qui est assistante sociale \u00e0 Birkenhead, propose \u00e0 C\u00e9lie de l\u2019accompagner dans sa tourn\u00e9e. C\u00e9lie est enthousiaste, mais Gordon Tiddy est tr\u00e8s ennuy\u00e9. Il dit que c\u2019est contre les r\u00e8gles et que s\u2019il y a un accident, elles ne seront pas prot\u00e9g\u00e9es. Je comprends son point de vue, mais nous n&#8217;avons vraiment pas d\u2019autre solution. La proposition de Jennifer est adopt\u00e9e avec une forte recommandation d\u2019\u00e9viter les complications et un engagement de confidentialit\u00e9 compl\u00e8te. C\u00e9lie et Jennifer pr\u00e9voient de se revoir le lendemain matin, et je fais de m\u00eame avec Gordon Tiddy.<\/p>\n\n\n\n<p>Le centre de recherche est impressionnant, 700 personnes y travaillent sur la d\u00e9tergence et les applications des tensioactifs alors que nous ne sommes que quatre chercheurs dans le groupe dirig\u00e9 par Jean Charvolin \u00e0 Orsay. Le jour de ma visite, il y a une conf\u00e9rence faite par un autre universitaire sur les interactions entre prot\u00e9ines et tensioactifs. Je prends part \u00e0 une discussion g\u00e9n\u00e9rale sur les effets des macromol\u00e9cules dans les solutions de tensioactif. A la pause, I. Robb, qui dirige les recherches d\u2019Unilever dans ce domaine, vient me parler.<\/p>\n\n\n\n<p>(Robb) &#8211; Ce que vous avez fait est tr\u00e8s important pour nous. Vous entendrez d\u2019autres chercheurs dire qu\u2019ils le savaient d\u00e9j\u00e0, ne vous laissez pas impressionner, c\u2019est tr\u00e8s important.<\/p>\n\n\n\n<p>(Cabane) &#8211; Quelles sont les propri\u00e9t\u00e9s pour lesquelles c\u2019est tr\u00e8s important&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>(Robb) \u2013 Ah&nbsp;! \u00e7a, je ne peux pas vous le dire\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>(Cabane) \u2013 Pourquoi&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>(Robb) \u2013 Parce que c\u2019est une information importante, que vous pourriez transmettre \u00e0 l\u2019un de nos concurrents.<\/p>\n\n\n\n<p>Je r\u00e9alise que la crainte d\u2019une perte de confidentialit\u00e9 bloque la discussion scientifique m\u00eame lorsqu\u2019il s\u2019agit de r\u00e9sultats publi\u00e9s. Or une discussion dans laquelle on ne r\u00e9v\u00e8le que la moiti\u00e9 du probl\u00e8me peut aboutir \u00e0 des conclusions biais\u00e9es ou m\u00eame fausses. De plus, il est fort possible que les deux parties soient l\u00e9s\u00e9es par un engagement de confidentialit\u00e9 trop durable. Par exemple, dans la discussion avec I. Robb, j\u2019aurais pu sugg\u00e9rer des modifications qui auraient am\u00e9lior\u00e9 les performances de ses produits.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Voici la derni\u00e8re \u00ab&nbsp;histoire&nbsp;\u00bb qui circule au centre de recherches. Il s\u2019agit d\u2019un produit qui est une solution tr\u00e8s concentr\u00e9e de tensioactifs et d\u2019eau. Il est vendu dans des flacons opaques, hauts et \u00e9troits. Les retours des clients et des d\u00e9taillants disent que, de mani\u00e8re impr\u00e9visible, le contenu de certains flacons forme une phase qui ne coule pas et est difficilement extractible hors du flacon.&nbsp;Le labo a v\u00e9rifi\u00e9 tous les param\u00e8tres de fabrication et ne trouve aucune cause possible pour ces changements d\u2019\u00e9tat.&nbsp;Un coll\u00e8gue d\u2019un labo voisin dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je vais voir si ce changement est corr\u00e9l\u00e9 avec les phases de la lune&nbsp;\u00bb. Il obtient une corr\u00e9lation parfaite. Son explication est&nbsp;que l\u2019eau, qui fait partie de cette formule, est pomp\u00e9e dans un estuaire. Sa salinit\u00e9 varie selon l\u2019amplitude des mar\u00e9es, donc selon les phases de la lune.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Je retrouve C\u00e9lie. Elle est enchant\u00e9e de sa matin\u00e9e de travailleuse sociale. Je lui demande&nbsp;: \u00ab&nbsp;O\u00f9 es-tu all\u00e9e, qu\u2019as-tu vu, qu\u2019as-tu fait ?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Elle ne me r\u00e9pond pas. La confidentialit\u00e9, l\u00e0 non plus, ne se partage pas.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><a>1986 &#8211; 1988&nbsp;: deux ans de pr\u00e9paration \u00e0 l\u2019\u00e9quipe mixte.<\/a><\/h2>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><a><\/a><a><\/a><a>Les forces entre surfaces immerg\u00e9es dans l\u2019eau<\/a><\/h3>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp; L\u2019\u00e9quipe est rattach\u00e9e \u00e0 une entreprise qui fabrique des dispersions aqueuses de particules ou de gouttes nanom\u00e9triques. Ces dispersions sont m\u00e9tastables&nbsp;: pour une m\u00eame composition elles peuvent \u00eatre dans un tr\u00e8s grand nombre d\u2019\u00e9tats possibles (liquides collo\u00efdaux, gels, p\u00e2tes, s\u00e9paration en plusieurs phases), qui r\u00e9sultent du jeu des interactions des particules ou des gouttes avec leurs voisines et avec l\u2019eau. Les physico-chimistes des ann\u00e9es 1960-1970 ont conjectur\u00e9 que pour rationaliser cette multitude d\u2019\u00e9tats il fallait d\u00e9terminer les forces entre surfaces immerg\u00e9es dans l\u2019eau.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelques-uns des meilleurs laboratoires ont alors construit des instruments, appel\u00e9s Surface Force Apparatus (SFA), qui mesurent directement la force d\u2019interaction \u00e0 tr\u00e8s courte distance entre deux interfaces macroscopiques (1970-1980). Les exp\u00e9riences sont tr\u00e8s d\u00e9licates&nbsp;: on mesure des distances avec une pr\u00e9cision de 0.1 nm. Elles n\u00e9cessitent un investissement important (salles blanches, personnel d\u00e9di\u00e9).<\/p>\n\n\n\n<p>On envisage de faire acheter un SFA par l\u2019entreprise et de s\u2019en servir pour rationaliser toutes les transformations que l\u2019entreprise fait avec les mat\u00e9riaux collo\u00efdaux. Je suis r\u00e9ticent. Le SFA me semble \u00eatre une technique trop lourde pour suivre tous les changements de cap des productions industrielles et il ne r\u00e9sout pas le probl\u00e8me d\u2019isolement dont souffrent nos coll\u00e8gues industriels.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><a>1990 &#8211; 1998&nbsp;: Responsable scientifique de l&#8217;\u00e9quipe mixte CEA-Rh\u00f4ne-Poulenc (Industrie) et membre correspondant de l\u2019acad\u00e9mie des sciences.<\/a><\/h2>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><a>Transposition des m\u00e9thodes de A. Parsegian .<\/a>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; 1988 &#8211; 1985<\/h3>\n\n\n\n<p>En 1988 je suis invit\u00e9 \u00e0 l\u2019Institut de Physique Th\u00e9orique \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Californie, Santa Barbara (Californie). Adrian Parsegian, chercheur au National Institute of Health, fait une conf\u00e9rence sur la pression osmotique des solutions de macromol\u00e9cules biologiques. La pression osmotique d\u2019une solution de macromol\u00e9cules, c\u2019est la force avec laquelle cette solution r\u00e9siste \u00e0 l\u2019extraction de l\u2019eau, on pourrait d\u2019ailleurs l\u2019appeler r\u00e9sistance osmotique. On la mesure en utilisant une membrane qui est perm\u00e9able \u00e0 l\u2019eau mais pas aux macromol\u00e9cules. La membrane s\u00e9pare deux compartiments, dont l\u2019un contient la solution \u00e9tudi\u00e9e (des macromol\u00e9cules dans l\u2019eau) et l\u2019autre de l\u2019eau sans les macromol\u00e9cules. Les petits ions, H<strong><sup>+<\/sup><\/strong> et OH<strong><sup>&#8211;<\/sup><\/strong>, sont \u00e9chang\u00e9s \u00e0 travers la membrane et ne contribuent pas \u00e0 la pression. &nbsp;En vertu de leur droit au m\u00e9lange, garanti par la thermodynamique, les mol\u00e9cules d\u2019eau passent \u00e0 travers la membrane, de l\u2019eau pure vers la solution de macromol\u00e9cules, mais on applique une surpression sur la solution pour annuler ce transfert. La surpression qu\u2019il faut appliquer pour obtenir un transfert exactement nul est la r\u00e9sistance osmotique de l\u2019eau dans la solution de macromol\u00e9cules&nbsp;: c\u2019est la pression osmotique de cette solution.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;C\u2019est une force qui augmente avec la concentration&nbsp;; elle contient un terme lin\u00e9aire en concentration qui compte les macromol\u00e9cules, un terme qui va comme le carr\u00e9 de la concentration et qui compte l\u2019interaction totale entre 2 macromol\u00e9cules et puis des termes d\u2019ordre plus \u00e9lev\u00e9 qui comptent les interactions \u00e0 3, \u00e0 4 macromol\u00e9cules et ainsi de suite. On peut ainsi comparer le trac\u00e9 de la pression exp\u00e9rimentale en fonction de la fraction volumique, exp\u00e9rimentale elle aussi, avec celui qui serait attendu pour un mod\u00e8le de la solution de macromol\u00e9cules et en tirer une conclusion sur les interactions entre macromol\u00e9cules.<strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>En entendant Adrian Parsegian, je me demande&nbsp;\u00ab&nbsp;pourquoi pas nous&nbsp;?&nbsp;\u00bb Pourquoi ne pourrions-nous pas transposer aux dispersions de nanoparticules synth\u00e9tiques ce que Adrian Parsegian a fait avec les solutions de macromol\u00e9cules biologiques&nbsp;? En effet, ne pourrions-nous pas mesurer les r\u00e9sistances osmotiques des dispersions de nanoparticules, et les comparer \u00e0 des mod\u00e8les de leurs interactions ? Cela n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 fait, pourquoi&nbsp;? Une dispersion n\u2019est pas un syst\u00e8me \u00e0 l\u2019\u00e9quilibre, peut-on n\u00e9anmoins mesurer une pression osmotique par des \u00e9quilibres entre phases&nbsp;? Les pressions sont-elles trop faibles pour \u00eatre mesur\u00e9es&nbsp;? Je discute avec Adrian Parsegian, je vais le voir dans son laboratoire au NIH, je rentre convaincu qu\u2019il faut essayer. Si \u00e7a marche, nous aurons un outil pour mesurer et comprendre les interactions entre nanoparticules synth\u00e9tiques dispers\u00e9es dans le milieu que nous aurons choisi. Je retrouve dans la recherche en physicochimie certains attraits de la recherche d\u2019itin\u00e9raires en montagne<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><a><\/a><a><\/a><a>Combien d\u2019eau pouvons-nous extraire&nbsp;?<\/a><\/h3>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Dans ces exp\u00e9riences nous utilisons l\u2019\u00e9quilibre de l\u2019eau \u00e0 travers un sac de dialyse qui contient la dispersion aqueuse de nanoparticules, immerg\u00e9 dans un grand bocal contenant une solution calibr\u00e9e de polyoxyethyl\u00e8ne. La concentration de polyoxyethyl\u00e8ne dans l\u2019eau du bocal donne la r\u00e9sistance \u00e0 l\u2019extraction de l\u2019eau de la solution de polyoxy\u00e9thyl\u00e8ne. Cette r\u00e9sistance est tr\u00e8s bien connue par des exp\u00e9riences utilisant des technologies du 19\u00e8me si\u00e8cle. Par l\u2019\u00e9quilibre de dialyse nous savons que la r\u00e9sistance osmotique de la dispersion de nanoparticules a la m\u00eame valeur&nbsp;: c\u2019est la pression osmotique impos\u00e9e aux nanoparticules dans le sac. Lorsque l\u2019\u00e9quilibre osmotique est atteint on sort le sac du bocal et on v\u00e9rifie qu\u2019il n\u2019est ni trop gonfl\u00e9 ni trop d\u00e9gonfl\u00e9 (il n\u2019y a alors que des forces osmotiques et pas de r\u00e9sistance due \u00e0 l\u2019\u00e9lasticit\u00e9 du sac). Puis on ouvre le sac et on lance les mesures analytiques, qui sont principalement la mesure de la concentration en eau des deux c\u00f4t\u00e9s de chaque membrane.<\/p>\n\n\n\n<p>Bient\u00f4t le laboratoire prend un visage assez particulier&nbsp;: on y voit principalement une centaine de bocaux o\u00f9 nagent tranquillement des petits sacs de dialyse&nbsp;; certains des sacs ont perdu assez peu d\u2019eau, ils sont mod\u00e9r\u00e9ment d\u00e9gonfl\u00e9s&nbsp;; d\u2019autres ont perdu beaucoup d\u2019eau, ils sont aplatis et l\u2019\u00e9chantillon est r\u00e9duit \u00e0 un mince film de gel \u00e9cras\u00e9 entre les parois du sac. Un peu sceptiques sur la r\u00e9ponse des sacs de dialyse \u00e0 un stress osmotique, nous commen\u00e7ons par tester la m\u00e9thode avec, dans le bocal, une solution de polyoxy\u00e9thyl\u00e8nes \u00e9talons, et dans le sac, une dispersion aqueuse de nanoparticules de silice ou de particules de polym\u00e8res synth\u00e9tiques. Est-ce que l\u2019\u00e9quilibre de l\u2019eau va se faire en 5 minutes, 5 jours ou jamais&nbsp;? Sous nos yeux, le sac se d\u00e9gonfle en une demi-heure, nous attendons quelques jours pour \u00eatre bien surs d\u2019avoir atteint l\u2019\u00e9quilibre de l\u2019eau.<\/p>\n\n\n\n<p><em>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; <\/em>La concentration de polyoxy\u00e9thyl\u00e8ne dans le bocal, remesur\u00e9e, est compar\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9quation d\u2019\u00e9tat des solutions aqueuses semidilu\u00e9es de polyoxy\u00e9thyl\u00e8ne, qui a \u00e9t\u00e9 mesur\u00e9e en utilisant des osmom\u00e8trez et confirm\u00e9e par diffusion de lumi\u00e8re et de neutrons. Je ne sais pas si quelqu\u2019un d\u2019autre dans le monde de la physico chimie appr\u00e9cie l\u2019investissement qui a \u00e9t\u00e9 fait dans l\u2019\u00e9quation d\u2019\u00e9tat du polyoxy\u00e9thyl\u00e8ne (r\u00e9f\u00e9rence Joaquim Li dans Polymer). Par cette comparaison avec un standard nous obtenons les valeurs des pressions que nous avons impos\u00e9es \u00e0 la dispersion de nanoparticules. Ces pressions vont de 100 pascals pour des dispersions dilu\u00e9es jusqu\u2019\u00e0 quelques m\u00e9gapascals pour les dispersions les plus concentr\u00e9es soit une extension de quatre d\u00e9cades. Il n\u2019est pas commun de trouver une grandeur d\u2019\u00e9tat mesurable que l\u2019on peut faire varier aussi facilement. Nous mesurons par simple pes\u00e9e la fraction volumique en nanoparticules dans chaque sac. Elle varie de valeurs tr\u00e8s faibles (la dispersion dans l\u2019eau est mod\u00e9lis\u00e9e comme un gaz de particules) jusqu\u2019\u00e0 des valeurs proches de l\u2019empilement compact des nanoparticules (la fraction volumique dans le sac vaut alors 0.6). Le r\u00e9sultat, obtenu \u00e0 partir d\u2019une centaine d\u2019\u00e9quilibres, est une \u00e9quation d\u2019\u00e9tat des nanoparticules, c\u2019est \u00e0 dire la variation de leur pression osmotique en fonction de leur fraction volumique dans des solutions de pH et salinit\u00e9 impos\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; L\u2019\u00e9quation d\u2019\u00e9tat que nous obtenons pour les nanoparticules de silice n\u2019est pas \u00e9loign\u00e9e de la pr\u00e9diction du mod\u00e8le de particules qui se repoussent comme des sph\u00e8res dures \u00e0 chaque collision (pr\u00e9diction th\u00e9orique de Carnaham-Starling). Mais l\u2019accord est meilleur avec le mod\u00e8le et la th\u00e9orie Poisson-Boltzman-Cell qui d\u00e9crivent la r\u00e9partition des contre-ions autour des particules. Surprise&nbsp;: ces pr\u00e9dictions d\u00e9pendent peu de la g\u00e9om\u00e9trie, car pour chaque empilement de sph\u00e8res il existe un mod\u00e8le plan qui pr\u00e9dit les m\u00eames pressions. Nous sommes tent\u00e9s par une simplification radicale&nbsp;: dans la limite des tr\u00e8s fortes concentrations, les contre-ions des nanoparticules ont peu d\u2019eau \u00e0 se partager&nbsp;; la r\u00e9sistance \u00e0 l\u2019extraction de l\u2019eau serait simplement d\u00e9termin\u00e9e par le volume d\u2019eau qu\u2019on peut attribuer \u00e0 chaque contre-ion, somme toute une grandeur locale. Cette analyse semble confirm\u00e9e par les valeurs identiques qu\u2019on trouve lorsqu\u2019on remplace le sodium par d\u2019autres cations monovalents&nbsp;: Lorsqu\u2019on change le cation, le volume d\u2019eau qu\u2019on peut attribuer \u00e0 chaque cation ne change pas.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a>Le s\u00e9rum des latex &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; 1992-1994<\/a><\/h3>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Une centaine de sacs gonflant ou d\u00e9gonflant dans des bocaux remplis des solutions transparentes, voil\u00e0 \u00e0 quoi ressemblait notre laboratoire. Dans chaque bocal les mol\u00e9cules d\u2019eau ont quelques jours pour exercer leur droit au m\u00e9lange avec les diff\u00e9rents solut\u00e9s. Forts du succ\u00e8s obtenu avec les dispersions de silice, nous collectons des dispersions aqueuses dans d\u2019autres laboratoires, afin de d\u00e9terminer leurs \u00e9quations d\u2019\u00e9tat.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous commen\u00e7ons par les dispersions de polym\u00e8res synth\u00e9tis\u00e9s en \u00e9mulsion, aussi appel\u00e9es \u00ab&nbsp;latex&nbsp;\u00bb.&nbsp;C\u2019est un produit-phare de l\u2019entreprise, on en trouve partout, dans les rev\u00eatements, les peintures, le couchage des papiers etc.&nbsp;Ces dispersions ont d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 examin\u00e9es par microscopie \u00e9lectronique. Les micrographies montrent de superbes collections de particules sph\u00e9riques de diam\u00e8tres proches de 100 nm. Nous faisons le calcul mental de la pression&nbsp;: grand = peu nombreux = pression faible, les sacs devraient s\u2019aplatir d\u00e8s que la pression ext\u00e9rieure d\u00e9passe 10 Pa, et pourtant les sacs de dialyse r\u00e9sistent bien mieux que pr\u00e9vu \u00e0 la pression qui leur est impos\u00e9e&nbsp;: pour les d\u00e9gonfler il faut imposer une pression 1000 fois plus grande qu\u2019attendu. La doctorante qui fait sa th\u00e8se sur ce sujet a tout v\u00e9rifi\u00e9 et refait tous les calculs ; elle a d\u00e9termin\u00e9 l\u2019\u00e9quation d\u2019\u00e9tat des dispersions en utilisant diff\u00e9rents polym\u00e8res hydrosolubles comme calibres, il n\u2019y a pas d\u2019erreur possible de ce c\u00f4t\u00e9-l\u00e0.&nbsp; Ce conflit jette un coup grave au moral de l\u2019\u00e9quipe&nbsp;: ce n\u2019est pas tous les jours qu\u2019on se trompe d\u2019un facteur 1000&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Apr\u00e8s plusieurs mois d\u2019interrogations, nous sommes forc\u00e9s d\u2019accepter, une fois encore, que l\u2019exp\u00e9rience a raison et que le mod\u00e8le ne d\u00e9crit pas bien la r\u00e9alit\u00e9 des mol\u00e9cules et des ions&nbsp;: En effet, il y a dans les dispersions fabriqu\u00e9es par polym\u00e9risation en \u00e9mulsion des solut\u00e9s qui retiennent l\u2019eau dans les sacs de dialyse. En interrogeant les chimistes, nous apprenons que les particules ont \u00e9t\u00e9 synth\u00e9tis\u00e9es par une r\u00e9action qui n\u2019est pas compl\u00e8te. La r\u00e9action de polym\u00e9risation a produit majoritairement des tr\u00e8s grands polym\u00e8res insolubles qui sont devenus les particules, mais elle a \u00e9galement produit une grosse population d\u2019oligom\u00e8res solubles dans la phase aqueuse qui disperse les particules. On appelle cette phase aqueuse \u00ab&nbsp;s\u00e9rum&nbsp;\u00bb pour indiquer qu\u2019elle peut contenir beaucoup d\u2019esp\u00e8ces non connues \u00e0 priori. Ces oligom\u00e8res solubles sont retenus par les membranes de nos sacs de dialyse. Comme ils sont petits, ils sont tr\u00e8s nombreux et donnent une contribution \u00e9norme et inattendue \u00e0 la pression osmotique du sac de dialyse.&nbsp;La m\u00e9thode de compression osmotique reste valable, mais il faut admettre que, dans un m\u00e9lange dilu\u00e9, elle comptera surtout les esp\u00e8ces les plus nombreuses, donc les plus petites, donc les oligom\u00e8res retenus dans les sacs de dialyse.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;Voil\u00e0 pourquoi les sacs de dialyse ne d\u00e9gonflaient pas aux pressions que nous avions estim\u00e9es. Ces oligom\u00e8res coexistent avec les particules mais on ne les voit pas quand on fait une image de microscopie \u00e9lectronique. Dans les applications industrielles, lorsqu\u2019on fait des films minces par \u00e9vaporation de dispersions liquides \u00e9tal\u00e9es sur un substrat, ces oligom\u00e8res peuvent s\u00e9gr\u00e9ger et former des r\u00e9gions qui restent liquides dans un film d\u00e9j\u00e0 solide.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a>T\u00e9moignage de Florence LEVY sur les collaborations avec les \u00e9quipes des laboratoires scandinaves.<\/a><\/h3>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Bernard \u00e9tait le ma\u00eetre \u00e0 penser de notre petite \u00e9quipe mixte de jeunes scientifiques. Aur\u00e9ol\u00e9 de son statut de chercheur reconnu, il nous obligeait \u00e0 pousser nos raisonnements, ce qui a \u00e9t\u00e9 une grande \u00e9cole pour nous tous. Comme tous les jeunes, nous n\u2019avions de cesse de le contredire et de chahuter sa vision de physicien, selon laquelle on peut r\u00e9soudre tous les d\u00e9fis scientifiques par une bonne question manich\u00e9enne \u00e0 deux aspects.<\/p>\n\n\n\n<p>Au d\u00e9but de l\u2019ann\u00e9e 1996, Philippe, notre plus jeune \u00e9tudiant \u00e9tait parti en Su\u00e8de pour un stage de collaboration devant durer 18 mois. Cette longue p\u00e9riode recouvrait deux hivers et promettait d\u2019\u00eatre une rude \u00e9preuve pour ce jeune m\u00e9ridional.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes donc all\u00e9s le visiter \u00e0 Lund, au sud de la Su\u00e8de, au mois de f\u00e9vrier. A cette \u00e9poque de l\u2019ann\u00e9e, le soleil se l\u00e8ve p\u00e9niblement \u00e0 10 heures et le monde plonge dans l\u2019obscurit\u00e9 \u00e0 15 heures. Nous logions tous dans le m\u00eame petit appartement et Bernard tenait la barre de notre \u00e9quipe de joyeux lurons. Il suivait un rythme de vie rigoureux, que nous prenions un malin plaisir \u00e0 contourner.<\/p>\n\n\n\n<p>Afin d\u2019\u00e9conomiser le budget serr\u00e9 qui nous \u00e9tait allou\u00e9 pour ce s\u00e9jour, nous avions pris des billets d\u2019avion qui nous obligeaient \u00e0 rester un week-end en Su\u00e8de. H\u00e5kan, le directeur du laboratoire qui nous h\u00e9bergeait, nous a propos\u00e9 de visiter sa maison de campagne. Le trajet n\u00e9cessitait deux voitures, dont la grosse vieille Volvo de H\u00e5kan. Conduire sur la neige n\u00e9cessite habituellement un temps d\u2019apprentissage&nbsp;; mais je me suis retrouv\u00e9e au volant de cette lourde voiture sans v\u00e9ritable exp\u00e9rience de la conduite sur neige et glace. Confortablement assis sur la banquette arri\u00e8re et totalement inconscients du danger, H\u00e5kan et Bernard argumentaient avec passion la l\u00e9gitimit\u00e9 de la notion de liaison hydrophobe provoqu\u00e9e par une \u00e9ventuelle d\u00e9shydratation.<\/p>\n\n\n\n<p>La maison de H\u00e5kan \u00e9tait une maison typique en bardeaux de bois blanchis, au bord d\u2019un lac gel\u00e9, v\u00e9ritable vision de film Bergmanien. Son coll\u00e8gue Lennart, nous avait confi\u00e9 les patins \u00e0 glace de ses parents, sortes de lames d\u2019acier tr\u00e8s longues \u00e0 attacher sous nos souliers d\u2019hiver. Nos chevilles avaient&nbsp;bien des difficult\u00e9s pour conserver l\u2019alignement. H\u00e5kan, quant \u00e0 lui, avait entour\u00e9 autour de ses \u00e9paules un cordon muni de deux poignards tr\u00e8s courts. Ces couteaux devaient \u00eatre rapidement plant\u00e9s dans la glace, au cas o\u00f9 celle-ci se briserait sous le poids de celui qui les portait. Cette id\u00e9e bien que peu rassurante car lui seul poss\u00e9dait ces fameux poignards, ne nous a pas emp\u00each\u00e9 de partir plus ou moins maladroitement sur les lacs gel\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Peu d\u2019entre nous savaient r\u00e9ellement patiner. Philippe s\u2019appuyait galamment sur le fauteuil \u00e0 patins qui permettait \u00e0 sa jeune coll\u00e8gue Jeanne de nous suivre sans risque. Tous les autres franchissaient avec \u00e9nergie mais sans \u00e9l\u00e9gance, les cong\u00e8res de glace de la surface du lac gel\u00e9 par le froid et le vent. Nous avons patin\u00e9 plusieurs heures, en suivant la succession des lacs qui s\u2019\u00e9coulaient les uns dans les autres au milieu des sapins. En fin de journ\u00e9e, ce qui signifiait approximativement 2 heures de l\u2019apr\u00e8s-midi, nous avons crois\u00e9 une \u00e9trange \u00e9toile qui faisait une ombre dans la surface blanche de la glace. C\u2019\u00e9tait la cicatrice de la chute d\u2019un \u00e9lan, dont le poids avait bris\u00e9 la surface gel\u00e9e. La nuit tombait vite et nous avons pris le chemin du retour \u00e0 travers les for\u00eats, les lames de patins autour du cou. La for\u00eat \u00e9tait dense et noire, \u00e9veillant chez certains d\u2019entre nous les terreurs enfantines des contes de Grimm.<\/p>\n\n\n\n<p>De retour \u00e0 la maison pr\u00e8s du lac, nous sommes remont\u00e9s en voiture, fatigu\u00e9s, heureux d\u2019avoir v\u00e9cu ce moment hors du temps. Bernard et H\u00e5kan ont repris leur querelle scientifique, toujours sans avoir conscience du danger de ma conduite sur la neige, qui se compliquait pourtant \u00e0 ce moment de l\u2019obscurit\u00e9 de la nuit nordique.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">&nbsp;<\/h3>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><a>1993&nbsp;: m\u00e9daille d\u2019argent du CNRS.<\/a><\/h3>\n\n\n\n<p>Les relations avec le CNRS sont compliqu\u00e9es. L\u2019attribution des postes d\u00e9pend \u00e0 la fois du vote scientifique de la commission de sp\u00e9cialistes et de la pr\u00e9f\u00e9rence politique de la Direction. Or la Commission et le D\u00e9partement ne s\u2019entendaient pas tr\u00e8s bien.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La m\u00e9daille d\u2019argent est une reconnaissance du travail que j\u2019ai accompli mais ne prend pas en compte les travaux de l\u2019\u00e9quipe, ce que je regrette&nbsp;: j\u2019aurais pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 avoir un poste plut\u00f4t qu\u2019une m\u00e9daille.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"311\" height=\"438\" src=\"https:\/\/bernardcabane.net\/wp-content\/uploads\/2025\/09\/image.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-435\" srcset=\"https:\/\/bernardcabane.net\/wp-content\/uploads\/2025\/09\/image.png 311w, https:\/\/bernardcabane.net\/wp-content\/uploads\/2025\/09\/image-213x300.png 213w\" sizes=\"auto, (max-width: 311px) 100vw, 311px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><a><\/a><a>Des histoires de sciences.<\/a><\/h2>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a>Femmes Su\u00e9doises, hommes de la M\u00e9diterran\u00e9e<\/a><\/h3>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; J\u2019organise pour deux dirigeants de la recherche d\u2019une grande entreprise une visite des laboratoires et instituts proches de Stockholm qui sont r\u00e9put\u00e9s dans le domaine de la chimie des surfaces. Le programme des visites remplit une journ\u00e9e, en d\u00e9butant t\u00f4t le matin. Il nous faut donc arriver la veille au soir. Ces dirigeants sont tr\u00e8s occup\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 18 heures donc il n\u2019est pas possible de prendre l\u2019avion avant vingt heures. Ces contraintes nous font arriver \u00e0 l\u2019a\u00e9roport de Stockholm bien apr\u00e8s 22 heures et il faut encore une heure de voiture depuis l\u2019a\u00e9roport d\u2019Arlanda pour rejoindre Stockholm.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Dans le hall des arriv\u00e9es, un chauffeur de taxi nous entend discuter en Fran\u00e7ais et \u00e0 notre grande surprise, il s\u2019adresse \u00e0 nous en fran\u00e7ais. C\u2019est un grand gars tr\u00e8s avenant. Il est dispos\u00e9 \u00e0 nous emmener \u00e0 l\u2019Institut de Chimie des Surfaces, qu\u2019il connait bien. Nous montons dans sa Volvo o\u00f9 nous l\u2019interrogeons sur les origines de sa maitrise de la langue fran\u00e7aise. Il nous explique qu\u2019il est tunisien. C\u2019est cr\u00e9dible.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous lui demandons comment il supporte l\u2019obscurit\u00e9, car \u00e0 Stockholm, apr\u00e8s la sieste il fait nuit. Il dit qu\u2019il regrette beaucoup le soleil de son pays d\u2019origine, d\u2019autant plus qu\u2019ici, il travaille principalement le soir.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis accompagn\u00e9 de deux coll\u00e8gues issus du bassin m\u00e9diterran\u00e9en et assez vite, l\u2019in\u00e9vitable sujet s\u2019invite au sujet de leurs fantasmes d\u2019hommes latins \u00e0 propos des Su\u00e9doises.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Alors, les Su\u00e9doises, comment sont-elles&nbsp;?&nbsp;\u00bb. Notre chauffeur s\u2019empresse de nous d\u00e9tailler tous les attraits des femmes Su\u00e9doises, en commen\u00e7ant par les longs cheveux blonds, les grands yeux bleus, en poursuivant sur leur grande taille et sans omettre leurs fortes poitrines.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Et comment sont-elles quand on leur parle&nbsp;?&nbsp;\u00bb. \u00ab&nbsp;Gentilles&nbsp;\u00bb, r\u00e9pond-il.<\/p>\n\n\n\n<p>Un ange passe&nbsp;; on n\u2019entend plus que le ronronnement du moteur de la Volvo. Puis il ajoute&nbsp;: \u00ab&nbsp;Et puis elles vous laissent tomber comme \u00e7a. \u00bb, accompagnant ce dernier commentaire d\u2019un geste de la main, comme s\u2019il l\u00e2chait un objet qui se soumet \u00e0 la loi de la chute des corps.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Son histoire est classique. Gr\u00e2ce \u00e0 son physique avenant, il a s\u00e9duit une Su\u00e9doise avec qui il a r\u00e9ussi \u00e0 vivre quelque temps, peut-\u00eatre parce qu\u2019il \u00e9tait suffisamment diff\u00e9rent de la tribu des Su\u00e9dois et que cette diff\u00e9rence l\u2019avait charm\u00e9e. Puis elle s\u2019est lass\u00e9e et les difficult\u00e9s de la vie quotidienne ont pris le dessus. Elle est devenue froide en sa pr\u00e9sence, se montrant indiff\u00e9rente comme les femmes nordiques savent le faire. Il aurait mieux support\u00e9 une rupture explosive, avec les insultes dont on se gratifie dans les pays latins. Voil\u00e0 pourquoi il fait le taxi aux heures o\u00f9 d\u2019autres, aussi charmants que lui, sont \u00e0 la maison.<\/p>\n\n\n\n<p>La Volvo arrive \u00e0 l\u2019Institut de Chimie des Surfaces. Il nous fait payer une facture astronomique &#8211; \u00e0 la mesure de sa d\u00e9ception vis-\u00e0-vis des femmes Su\u00e9doises &#8211; et il disparait dans la nuit de Stockholm.<\/p>\n\n\n\n<p>Arriv\u00e9s \u00e0 l\u2019Institut de Chimie des Surfaces (YKI), nous avons la mauvaise surprise de constater que les chambres qui nous avaient \u00e9t\u00e9 r\u00e9serv\u00e9es sont en travaux. Nous passons la premi\u00e8re nuit en camping sur place.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lendemain, Per Stenius (professeur \u00e9m\u00e9rite en chimie des surfaces) nous fait une pr\u00e9sentation sur comment les grandes entreprises Su\u00e9doises collaborent \u00e0 travers les instituts professionnels, puis nous visitons le Surface Force Apparatus qui a \u00e9t\u00e9 construit par Per Claesson au Royal Institute of Technology.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous reprenons l\u2019avion en fin d\u2019apr\u00e8s-midi. Je garde un bon souvenir ce voyage.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a>Entretien avec le DG<\/a><\/h3>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; En prenant le caf\u00e9 avec les ing\u00e9nieurs de passage dans les labos, je ressens une inqui\u00e9tude qui porte sur la qualit\u00e9 des informations transmises \u00e0 la direction de l\u2019entreprise. Il y a trop de cas o\u00f9 les d\u00e9cisions du management semblent avoir \u00e9t\u00e9 prises sur la base d\u2019une vision na\u00efve des possibilit\u00e9s de la chimie et de la pharmacie. Ces d\u00e9cisions ne prennent pas en compte les difficult\u00e9s qui sont apparues dans les labos. Cette distorsion semble li\u00e9e au fait qu\u2019il y a un seul et unique canal pour la remont\u00e9e des informations des usines et des laboratoires vers la direction. Le top management (les deux ou trois personnes en haut de la hi\u00e9rarchie, le DG et ses adjoints) devient trop vuln\u00e9rable \u00e0 l\u2019action d\u2019un petit groupe de pression qui distord les informations transmises par la voie hi\u00e9rarchique.<\/p>\n\n\n\n<p>Je m\u2019en ouvre au directeur des recherches. Il est troubl\u00e9 par mes constatations. Il me r\u00e9pond&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il y a l\u00e0 un message que nous devons transmettre au Directeur G\u00e9n\u00e9ral&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Rendez-vous est pris avec le DG. Je m\u2019y pr\u00e9sente avec un discours critique ultra-simplifi\u00e9. Mon message est en deux parties. La premi\u00e8re partie du message consiste \u00e0 dire que dans cette entreprise, personne n\u2019a le temps de travailler et la seconde partie que plus personne ne dit la v\u00e9rit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce \u00e0 quoi le DG me r\u00e9pond&nbsp;: \u00ab&nbsp;Personne n\u2019a le temps de travailler, on me l\u2019avait d\u00e9j\u00e0 dit&nbsp;\u00bb. Par cette r\u00e9ponse, il montre qu\u2019il a entendu mais qu\u2019il ne fera rien (sinon, il aurait propos\u00e9 de faire un groupe de travail par exemple).<\/p>\n\n\n\n<p>Puis il ajoute&nbsp;: \u00ab&nbsp;Personne ne dit la v\u00e9rit\u00e9, \u00e7a on ne me l\u2019avait jamais dit&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Fin de la discussion. Tr\u00e8s fort pour s\u2019\u00e9chapper des situations, il montre que je suis pris dans une contradiction. Je comprends qu\u2019il ne fera rien l\u00e0 non plus.<\/p>\n\n\n\n<p>S\u2019il avait voulu prendre en compte le deuxi\u00e8me message, il aurait fallu qu\u2019il puisse r\u00e9tablir des chemins pour faire remonter \u00e0 la direction g\u00e9n\u00e9rale les informations non distordues. Cela aurait n\u00e9cessit\u00e9 une r\u00e9volution dans l\u2019entreprise, ce qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas pr\u00eat \u00e0 faire.<\/p>\n\n\n\n<p>Je constate que je n\u2019arrive pas toujours \u00e0 convaincre les d\u00e9cideurs, surtout lorsque ma proposition risque de co\u00fbter de l\u2019argent et du temps.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a><\/a><a>2021 Emulsions Apolloniennes \u2013<\/a><\/h3>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Une doctorante me montre une \u00e9mulsion d\u2019huile dans l\u2019eau qui contient 97% d\u2019huile et seulement 3% d\u2019eau. C\u2019est une \u00e9mulsion \u00e0 haut rapport de phase interne, dans laquelle des grosses gouttes gonfl\u00e9es par l\u2019huile sont s\u00e9par\u00e9es par des petites. Elle me montre que cette \u00e9mulsion coule. Je lui r\u00e9ponds que l\u2019\u00e9tat liquide ne peut pas exister quand il y a 97 % de phase interne&nbsp;: les gouttes n\u2019ont plus de place pour bouger. Sauf si l\u2019empilement des gouttes est celui d\u00e9crit il y a 2200 ans par le math\u00e9maticien Apollonius.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous venons de trouver un processus de fabrication d\u2019\u00e9mulsion qui conduit directement aux structures d\u00e9crites par Apollonius (\u00e0 2 dimensions) et par Leibniz (\u00e0 3 dimensions).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>G\u00e9n\u00e9ralit\u00e9s et m\u00e9thodes. 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