{"id":38,"date":"2025-01-29T08:33:57","date_gmt":"2025-01-29T08:33:57","guid":{"rendered":"https:\/\/bernardcabane.net\/?page_id=38"},"modified":"2025-02-15T09:11:26","modified_gmt":"2025-02-15T09:11:26","slug":"chapitre-3-bernard-et-celie-la-rencontre-qui-fait-des-etincelles","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/bernardcabane.net\/?page_id=38","title":{"rendered":"05. Bernard et C\u00e9lie, la rencontre qui fait des \u00e9tincelles."},"content":{"rendered":"\n<h1 class=\"wp-block-heading\"><a>1972\u00a0: <\/a><a href=\"https:\/\/bernardcabane.net\/?page_id=22\" data-type=\"page\" data-id=\"22\">le<\/a><a> choc de la rencontre<\/a> <a>&#8211; Ne mangez pas seu<\/a>l-<\/h1>\n\n\n\n<p>En Californie, \u00e0 l\u2019automne 1972, je suis chercheur post-doctoral, parce que j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 fait ma th\u00e8se en France. Je loge dans une r\u00e9sidence universitaire o\u00f9 les filles habitent les \u00e9tages pairs et les gar\u00e7ons les \u00e9tages impairs. C\u2019est pratique et confortable, on est nourris matin, midi et soir, et au sous-sol il y a toutes les machines \u00e0 laver le linge. Mais je suis bloqu\u00e9 dans les interactions gar\u00e7on-fille parce que je ne connais pas les codes ni les coutumes. Je ne connais que les codes que j\u2019ai appris en famille, et ces codes se r\u00e9sument \u00e0 une r\u00e8gle universelle&nbsp;: gar\u00e7on + fille = danger&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Pour sortir de mon isolement il faut que je rejoigne un sous-groupe d\u2019int\u00e9r\u00eat particulier. Je rejoins le ski club de UCLA, le Sierra club et le Wasatch Mountain club. Quelques semaines plus tard, je suis invit\u00e9 \u00e0 prendre part \u00e0 une comp\u00e9tition de ski inter-\u00e9coles. L\u2019invitation vient de Gail, une bonne skieuse du ski club de UCLA. Pour monter au stade de neige, j\u2019ai une place dans une voiture conduite par Gail et par une amie de Gail. Gail, son amie et moi passons la nuit dans la voiture gar\u00e9e sur un parking du stade de neige. Comme il fait tr\u00e8s froid dehors, nous enfilons tous nos v\u00eatements chauds pour la nuit, et \u00e7a n\u2019a rien de romantique. Le matin je suis disqualifi\u00e9 au slalom g\u00e9ant parce que je n\u2019ai pas compris les r\u00e8gles. L\u2019apr\u00e8s-midi j\u2019ai le 5<sup>\u00e8me<\/sup> temps en slalom, ce qui n\u2019est pas glorieux. Mon plan \u00e9tait d\u2019impressionner les skieuses am\u00e9ricaines par mes performances en ski, et voil\u00e0, elles ne sont pas impressionn\u00e9es au point de tomber dans mes bras. Apr\u00e8s trois semaines d\u2019introspection silencieuse je t\u00e9l\u00e9phone \u00e0 Gail, je la prie de m\u2019excuser pour mes mauvaises humeurs pendant le WE et pour mes m\u00e9diocres performances en ski et j\u2019en reste l\u00e0 au lieu de construire un autre plan.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce soir-l\u00e0, je suis en train de manger paisiblement, \u00e0 la table o\u00f9 je mange habituellement, dans la salle \u00e0 manger. Soudainement, ELLE vient se planter l\u00e0, debout au coin de la table, et elle s\u2019adresse \u00e0 moi en Fran\u00e7ais&nbsp;: \u00ab Je veux te dire que tu es tr\u00e8s malpoli.&nbsp;\u00bb Et puis ELLE continue en Anglais&nbsp;:&nbsp;: \u00ab Je t\u2019ai bien regard\u00e9&nbsp;: je te vois toujours assis seul \u00e0 une table.&nbsp;\u00bb Alors je suis pris par la surprise&nbsp;: Elle parle de moi, \u00e0 moi&nbsp;? En tout cas elle parle assez fort pour que tout le monde l\u2019entende.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>ELLE s\u2019appelle C\u00e9lie. Je ne la connais pas. Apr\u00e8s quatre mois pass\u00e9s dans cette r\u00e9sidence, je ne connais que quelques \u00e9tudiantes par leurs noms. J\u2019esp\u00e8re sans le dire qu\u2019une de ces \u00e9tudiantes m\u2019enverra une invitation, mais ces espoirs n\u2019aboutissent pas. Et je suis trop timide pour lancer une invitation \u00e0 une jeune fille. Apr\u00e8s 4 mois pass\u00e9s dans cette r\u00e9sidence, je mange toujours seul.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle continue \u00e0 me parler, en anglais. Apr\u00e8s avoir entendu quelques explications sur les coutumes des bonnes relations entre \u00e9tudiants, j\u2019honore le risque qu\u2019elle a pris en s\u2019adressant \u00e0 moi publiquement, je bredouille quelques mots avec le sourire et je ram\u00e8ne mon plateau-repas depuis le bout de la table, o\u00f9 il n\u2019y a personne, vers son centre, o\u00f9 il reste une place libre. Je constate que ce d\u00e9placement n\u2019est pas difficile \u00e0 faire et ne fait de tort \u00e0 personne.&nbsp; Je comprends que je me suis fait une armure qui ne sert \u00e0 rien en Californie. En quelques mots elle a fait \u00e9clater cette armure.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelques jours plus tard, c\u2019est samedi soir, et, dans le groupe informel qui s\u2019assemble pour discuter quoi faire un samedi soir, certains ont acc\u00e8s \u00e0 une voiture.&nbsp; Avec une voiture, on peut aller \u00e0 la plage. Je monte dans une voiture avec un Mexicain, une sud-am\u00e9ricaine et C\u00e9lie. Je ne sais plus qui conduit, le mexicain ou la sud-am\u00e9ricaine.<\/p>\n\n\n\n<p>La plage, c\u2019est un des seuls endroits o\u00f9 on peut se regarder dans les yeux sans que d\u2019autres vous regardent aussi dans les yeux. C\u00e9lie et moi nous embrassons tendrement mais sans fougue. Nous parlons d\u2019elle, de moi, de nous. Nous rentrons quand le froid nous saisit.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les mois suivants j\u2019essaye de comprendre les coutumes des relations entre personnes de sexes oppos\u00e9s, en Californie. J\u2019utilise une petite tente qui m\u2019avait d\u00e9j\u00e0 servi et j\u2019ach\u00e8te deux sacs de couchage. C\u00e9lie et moi prenons part \u00e0 des sorties organis\u00e9es par le Sierra Club dans les montagnes proches de Los Angeles. J\u2019ai le souvenir d\u2019un soir o\u00f9 tout le groupe couche dehors, chacun dans son sac de couchage. Nous sommes dispers\u00e9s le long d\u2019un chemin qui gravit un petit promontoire&nbsp;; nous voyons la plaine \u00e9clair\u00e9e par la lumi\u00e8re du soir. Le vent souffle \u00e0 travers les arbres isol\u00e9s et produit une m\u00e9lodie unique en son genre. En cheminant \u00e0 d\u00e9couvert, C\u00e9lie est ravie par ce vent&nbsp;; elle me dit&nbsp;:&nbsp;\u00ab <em>This is where you belong<\/em>&nbsp;\u00bb Je traduis&nbsp;:&nbsp;\u00ab&nbsp;C\u2019est ton monde, n\u2019est-ce pas&nbsp;?&nbsp;\u00bb&nbsp; Par les mots \u00ab&nbsp;<em>you belong<\/em>&nbsp;\u00bb elle accepte mon appartenance au monde des montagnes, et inversement je comprends que je peux me confier \u00e0 elle dans notre relation.<\/p>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re fois que je suis entr\u00e9 dans la chambre universitaire de C\u00e9lie, en 1972, il y avait une accumulation de livres et de bazar jusqu\u2019\u00e0 20 centim\u00e8tres de hauteur par pile.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avons conserv\u00e9 pendant quelques ann\u00e9es l\u2019anglais comme langue v\u00e9hiculaire et le fran\u00e7ais comme langue priv\u00e9e. J\u2019ai retrouv\u00e9 une note manuscrite qu\u2019elle avait \u00e9crite en fran\u00e7ais \u00e0 ma demande pour m\u2019inviter \u00e0 partager son sommeil.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;C\u00e9lie et moi quittons la r\u00e9sidence o\u00f9 nous nous sommes rencontr\u00e9s, qui est devenue trop on\u00e9reuse : elle prend une place \u00e0 \u00ab&nbsp;<em>Twin Pines<\/em>&nbsp;\u00bb, une grande maison g\u00e9r\u00e9e par une association d\u2019\u00e9tudiantes et j\u2019entre dans une coop\u00e9rative d\u2019\u00e9tudiants. Je partage une chambre avec un \u00e9tudiant afro-am\u00e9ricain qui est une force de la nature. Il boite et utilise une canne pour marcher parce qu\u2019il a d\u00e9chir\u00e9 des ligaments dans sa cheville et ne peut pas payer une intervention chirurgicale. Il a une amie. Je suis curieux d\u2019entendre diff\u00e9rentes personnes parler des relations dans un couple, et il est assez diff\u00e9rent de moi. Il me dit : \u00ab&nbsp;<em>The main danger for a couple is taking each other for granted.<\/em>\u00bb Je traduis : Le principal danger pour un couple, c\u2019est quand on consid\u00e8re l\u2019autre personne comme acquis(e).<\/p>\n\n\n\n<p>Une autre fois, C\u00e9lie et moi sommes tendrement enlac\u00e9s sur un banc dans un parc pr\u00e8s de l\u00e0 o\u00f9 habitent ses parents. Il est t\u00f4t le matin, le parc semble d\u00e9sert, on n\u2019entend que le petit ruisseau qui passe derri\u00e8re le banc. Soudain d\u00e9bouche sur l\u2019all\u00e9e un grand afro-am\u00e9ricain qui fait son jogging matinal. Il nous voit, nous lui disons bonjour, il s\u2019arr\u00eate \u00e0 4 m de nous, voit notre posture et il s\u2019exclame&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ah, c\u2019est comme cela que \u00e7a commence&nbsp;! Par des bisous et des mamours. Et vous n\u2019avez aucune id\u00e9e ce qui va vous arriver&nbsp;! Moi, par exemple,&nbsp;\u00bb et il nous fait un r\u00e9sum\u00e9 de sa vie amoureuse et affective.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;Je ne me rappelle pas le contenu de ce r\u00e9sum\u00e9, mais \u00e7a n\u2019est pas grave, il l\u2019a certainement racont\u00e9 \u00e0 d\u2019autres personnes. Il reprend son souffle, nous lui souhaitons une bonne fin de jogging et il repart dans sa course, aussi soudainement qu\u2019il \u00e9tait arriv\u00e9. En Californie, en 1973, on peut parler de choses personnelles \u00e0 des gens qu\u2019on ne conna\u00eet pas personnellement.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\"><a>Et\u00e9 1972<\/a>&nbsp;<\/h1>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><a>Pr\u00e9sentation de C\u00e9lie \u00e0 mes amis en France<\/a><\/h2>\n\n\n\n<p>Quand je propose \u00e0 C\u00e9lie de faire un tour de France de mes amis pendant l\u2019\u00e9t\u00e9 1972, son p\u00e8re met son passeport au coffre de sa banque et exige de recevoir une lettre d\u2019invitation pour C\u00e9lie sign\u00e9e par mes parents. A l\u2019\u00e9poque on \u00e9crivait des lettres manuscrites sur du papier sp\u00e9cialement fin et on payait selon le poids de la lettre avec un suppl\u00e9ment pour qu\u2019elle voyage par avion. Une lettre envoy\u00e9e de France \u00e0 une destination en Californie arrivait dix jours apr\u00e8s. Mes parents ont \u00e9crit cette lettre, bien s\u00fbr. C\u00e9lie et moi avons pu faire le \u00ab&nbsp;tour de France&nbsp;\u00bb de mes amis. Lors de ces visites amicales, nous avons eu l\u2019occasion de coucher dans le foin de la grange de Pierre, un compagnon de chasse de mon ami Jean Charvolin. Cette aventure reste un de mes meilleurs souvenirs que je vous raconte ici.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><a>Episode de la Coche en Chartreuse&nbsp;ou comment coucher dans le foin.<\/a><\/h2>\n\n\n\n<p>Une visite est pr\u00e9vue chez mon coll\u00e8gue Jean Charvolin, originaire de Chartreuse pr\u00e8s de Chamb\u00e9ry. Nous arrivons par le train en fin d\u2019apr\u00e8s-midi, Jean nous attend avec la voiture. Nous sortons vite de la ville pour emprunter la route sinueuse du col du Granier. Le col pass\u00e9, nous entrons dans la vall\u00e9e des Entremonts o\u00f9 la for\u00eat fait place \u00e0 des prairies dans lesquelles paissent calmement quelques vaches tarines.<\/p>\n\n\n\n<p>Ellia, la m\u00e8re de Jean, nous accueille. Surmontant ses inqui\u00e9tudes quant aux habitudes alimentaires d\u2019une jeune am\u00e9ricaine, elle a choisi de ne pr\u00e9parer que des plats locaux \u2013 salade du jardin, crozets ou gratin ou champignons, diots et tomme. C\u00e9lie appr\u00e9cie tr\u00e8s sinc\u00e8rement et Ellia se d\u00e9tend.<\/p>\n\n\n\n<p>Vin de Savoie aidant, C\u00e9lie se lance avec enthousiasme dans la description de son projet d\u2019\u00e9cole priv\u00e9e dans Paris- bilinguisme et p\u00e9dagogie alternative. Elle suit avec attention puis s\u2019assombrit soudain. Je crains qu\u2019elle per\u00e7oive le projet comme une remise en cause de l\u2019\u00e9cole la\u00efque et r\u00e9publicaine. Son sang de hussarde noire de la III<sup>i\u00e8me<\/sup> R\u00e9publique ne devrait alors faire qu\u2019un tour et cela ne manque pas. Ellia interrompt s\u00e8chement C\u00e9lie en demandant ce qu\u2019il advient des enfants d\u2019artisans et commer\u00e7ants tels que ceux qu\u2019elle avait pour \u00e9l\u00e8ves dans son \u00e9cole communale du treizi\u00e8me arrondissement \u00e0 Paris.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9lan de C\u00e9lie est bris\u00e9 et un lourd silence se fait. Charles, le p\u00e8re de Jean, qui n\u2019avait rien dit jusqu\u2019ici, relance la conversation en changeant de sujet. Il s\u2019adresse \u00e0 moi pour comparer nos exp\u00e9riences de ski de montagne, il \u00e9voque son pass\u00e9 d\u2019Eclaireur-Skieur en Oisans.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;Cette diversion est une perche tendue \u00e0 sa femme, qui s\u2019en empare pour \u00e9voquer comment les cong\u00e9s pay\u00e9s les ont aid\u00e9s, eux et leurs amis, tous avides de libert\u00e9 et d\u2019espaces vierges, \u00e0 d\u00e9couvrir la haute montagne d\u00e8s l\u2019avant-guerre.<\/p>\n\n\n\n<p>Sauv\u00e9s par la montagne, qui devient le sujet principal d\u2019une conversation sans risque, pour notre plus grand soulagement.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais demand\u00e9 \u00e0 Jean s\u2019il pouvait nous trouver un moyen de coucher dans le foin d\u2019une grange de son village car je voulais faire conna\u00eetre cette exp\u00e9rience \u00e0 C\u00e9lie.<\/p>\n\n\n\n<p>Une grange avec un tas de foin, c\u2019est un g\u00eete sympathique par les odeurs d\u00e9gag\u00e9es par les bottes d\u2019herbe pas tout \u00e0 fait s\u00e8che, mais c\u2019est aussi un entassement de mat\u00e9riaux combustibles, et le risque est grand qu\u2019un fumeur insouciant de ses m\u00e9gots d\u00e9clenche un incendie que personne, paysans ou pompiers, ne pourrait arr\u00eater. Un paysan de nos montagnes ne laisse pas n\u2019importe qui dormir dans sa grange. Une prudence \u00e9l\u00e9mentaire lui conseille de s\u2019assurer du s\u00e9rieux des visiteurs occasionnels.<\/p>\n\n\n\n<p>Jean s\u2019\u00e9tait adress\u00e9 \u00e0 Pierre, un paysan avec qui il avait l\u2019habitude d\u2019aller \u00e0 la chasse au chevreuil. Celui-ci \u00e9tait d\u2019accord pour nous pr\u00eater sa grange.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes donc invit\u00e9s \u00e0 prendre le pousse-caf\u00e9 chez Pierre et sa femme, apr\u00e8s le souper car nous sommes, certes, introduits par une bonne relation (Jean), mais ils pr\u00e9f\u00e8rent v\u00e9rifier que les visiteurs sont vraiment dignes de confiance et r\u00e9ellement non-fumeurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Le pousse-caf\u00e9, cela sous-entend de go\u00fbter une liqueur que Pierre confectionne en cueillant des plantes en montagne. Il r\u00e9colte de la vuln\u00e9raire, un petit millepertuis h\u00e9rit\u00e9 des chartreux qui donne en liqueur un surprenant ar\u00f4me rappelant les noix ou les noisettes. Chacun a sa recette pour obtenir un taux d\u2019alcool le plus \u00e9lev\u00e9 possible, et les alcools de montagne sont tous au-del\u00e0 des teneurs en alcool qu\u2019on atteint par simple distillation.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous voil\u00e0 r\u00e9unis autour de la table de la cuisine. Jean fait les pr\u00e9sentations, il explique que je suis un montagnard aguerri, que nous avons gravi ensemble le Mont Blanc \u00e0 skis et que C\u00e9lie est ma compagne.<\/p>\n\n\n\n<p>Pierre sert la liqueur de vuln\u00e9raire dans des petits verres destin\u00e9s \u00e0 cet usage et chacun appr\u00e9cie les ar\u00f4mes v\u00e9hicul\u00e9s par l\u2019alcool, sauf C\u00e9lie, qui ne boit pas. C\u2019est pour elle comme si on lui proposait de boire du marc presque pur.<\/p>\n\n\n\n<p>Je prends sa d\u00e9fense en expliquant qu\u2019elle arrive de Californie et que l\u00e0-bas on ne boit que des liqueurs dont la teneur en alcool est contr\u00f4l\u00e9e, mais Pierre ne comprend pas qu\u2019on puisse diluer sa liqueur et tous les regards se tournent vers elle, dont le verre reste d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment plein. Finalement la femme de Pierre trouve une issue&nbsp;: elle verse un peu de liqueur sur un sucre et C\u00e9lie en croque un morceau, montrant ainsi qu\u2019elle comprend la diff\u00e9rence entre substance (la liqueur dans le marc) et essence (les mol\u00e9cules de Vuln\u00e9raire). Pierre comprend que nous faisons confiance \u00e0 sa distillation, il nous fait confiance en nous laissant sa grange.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous quittons la cuisine pour nous rendre \u00e0 la grange, o\u00f9 nous sortons nos lampes de poche et o\u00f9 nous d\u00e9roulons nos sacs de couchage. Les effluves produits par la fermentation du foin submergent notre odorat et nous partons dans un sommeil profond, qui doit autant \u00e0 la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 de Pierre qu\u2019\u00e0 l\u2019astuce de sa femme et \u00e0 la fatigue accumul\u00e9e pendant ces journ\u00e9es en montagne.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est, pour C\u00e9lie, la premi\u00e8re exp\u00e9rience d\u2019un autre mode de vie. Au matin, elle nous assure avoir merveilleusement dormi, accompagn\u00e9e par l\u2019agitation des vaches dans l\u2019\u00e9table sous le solan. Le charvan, sorte de lutin habituellement friand de mauvais tours pendant la nuit, aurait-il donc pris sur lui de respecter le sommeil de l\u2019\u00e9trang\u00e8re&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Les jours suivants nous randonnons \u00e0 travers les plateaux de Chartreuse, C\u00e9lie, moi, Jean et son fils Thomas. Deux moments marquent ces randonn\u00e9es, dont nous \u00e9tablissons les itin\u00e9raires, hors des sentiers balis\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; L\u2019\u00e9t\u00e9 est tr\u00e8s chaud et tr\u00e8s sec, C\u00e9lie a vite tr\u00e8s soif, mais nos r\u00e9serves d\u2019eau du premier jour sont vite \u00e9puis\u00e9es. Nous comptions sur les sources de l\u2019Aulp du Seuil et du vallon de Pratcel mais elles ne donnent plus. C\u00e9lie continue sans plainte ni mot dur, mais, quand Jean annonce avoir trouv\u00e9 un peu de vieille neige au fond d\u2019un trou du Lapiaz, elle exulte et il a l\u2019impression, un bref instant, d\u2019\u00eatre le Mo\u00efse du d\u00e9sert de Chartreuse.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le second jour C\u00e9lie est s\u00e9duite par le poil fris\u00e9 coulant entre les cornes d\u2019une grosse b\u00eate en l\u2019alpage sur l\u2019Alpette, elle veut faire ami-ami avec elle, h\u00e9las ce n\u2019est pas une douce g\u00e9nisse mais un jeune taureau qui, grattant le sol de ses sabots et soufflant par ses naseaux, lui signifie qu\u2019un alpage n\u2019est pas un parc d\u2019attraction. C\u00e9lie est toute d\u00e9contenanc\u00e9e par le refus de l\u2019animal et nous, bien d\u00e9sempar\u00e9s. Quand la b\u00eate, enfin satisfaite de nous voir \u00e9vacuer le terrain, se d\u00e9cide \u00e0 d\u00e9tourner ses cornes pour rejoindre ses copines, nous \u00e9prouvons un soulagement extr\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>Sources taries et taureau ombrageux, nous \u00e9prouvons les quelques angoisses qui &nbsp;enrichissent les meilleurs souvenirs&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n\n\n<p>C\u00e9lie et Bernard en Chartreuse.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\"><a>1973 : le mariage<\/a><\/h1>\n\n\n\n<p>Nous nous marions dans un parc, Will Rogers State Park, \u00e0 Pacific Palissades. Mes parents sont venus de France en Californie pour cet \u00e9v\u00e9nement. Des amis de C\u00e9lie ont jou\u00e9 de la musique baroque en introduction. Un juge, ami du p\u00e8re de C\u00e9lie, a tenu le r\u00f4le officiel. C\u00e9lie et moi avons proclam\u00e9 nos engagements, que nous avions chacun \u00e9crits et r\u00e9\u00e9crits quelques semaines auparavant. Les festivit\u00e9s se sont d\u00e9roul\u00e9es dans le <em>Sunset Recreation Center<\/em> de UCLA.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>1972\u00a0: le choc de la rencontre &#8211; Ne mangez pas seul- En Californie, \u00e0 l\u2019automne 1972, je suis chercheur post-doctoral, parce que j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 fait ma th\u00e8se en France. Je loge dans une r\u00e9sidence universitaire o\u00f9 les filles habitent les \u00e9tages pairs et les gar\u00e7ons les \u00e9tages impairs. 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